En lisant La Pommeraie, on a ce sentiment d’entrer en un lieu hors du temps. Là où le roman vient rappeler tout ce qui anime et fait rêver dans la littérature américaine. Les espaces, la nature, des rencontres, les silences, une vie en marge, la possibilité de se réinventer, de s’isoler, d’exister autrement, et puis la littérature, la poésie. Un récit qui frôle le Nature writing sans jamais s’y engouffrer, où la cabane en lisière des bois, entre pommiers et érables, abrite une mère et sa fille, où les nuits se bercent des mots, traduits dans le silence, d’une poétesse princesse chinoise de la dynastie des Tang. Où la nature peut accompagner, à défaut de sauver. « Autrefois, dit Frith, je croyais qu’en vivant au milieu de la nature, je serai sauvée. Et je l’ai été, un peu. »
Peter Heller peut aisément être catégorisé écrivain des grands espaces ; il a tout de l’auteur Montana (qu’il n’est pas, il est né à New York) ; il fournit pour plusieurs magazines des textes récits et enquêtes, résolument orientés aventure, nature, environnement ; et depuis la publication en 2012 de son premier roman, La Constellation du chien, il collectionne les récompenses littéraires. Mais il serait réducteur de l’associer à un genre littéraire. Ses romans font la part belle aussi à, pêle-mêle, l’aventure, l’amitié virile, la famille ; jouent des codes de l’anticipation, du polar. Peter Heller écrit, aussi, de la poésie.
C’est elle qui émerge de ce nouveau roman. La Pommeraie, c’est un drame familial, une histoire d’amour mère-fille, une histoire d’amitié, de souvenirs, d’aventure intimiste et c’est une forme de repoétisation d’un environnement domestique, transformé en sauvage, et en fragments de beauté, de lumière, susceptibles de surgir, n’importe où, n’importe quand. Même au milieu d’une réunion de bikers. « Un type a fait voler son gobelet dans les airs et la bière ambrée s’est transformée en or au soleil, après quoi tous les Raiders ont fait de même. Ce n’était peut-être pas de l’or mais c’est ce dont je me souviens. Une pluie de pièces d’or. »
Frith raconte. Alors qu’elle vient d’apprendre qu’elle est enceinte, le moment est venu pour elle de se replonger dans la mémoire de son enfance. Dès les premières lignes, on sait la douleur qui accompagne ces années, et la douceur aussi. L’histoire d’une fille et sa mère, dans une cabane spartiate. « Hayley – maman – était une femme de lettres, cultivatrice bio, artiste, consommatrice éclairée, et donc encline a des accès, des phases voire de longues périodes de rêves utopiques. » Ici : « s’inventer une nouvelle vie au plus proche de la nature. » Frith s’invente princesse viking, va à l’école un jour par semaine dans son unique robe à fleurs et sans accrocs, se perd dans les bois alentour avec Ours le chien, accompagne sa mère dans chacune de ses nouvelles initiatives. Ranimer la pommeraie ; produire du sirop d’érable ; survivre. La rencontre avec Rose Lattimore, artiste locale, transforme leur existence solitaire et sauvageonne. « Qu’il est bon d’avoir une amie, a écrit Li Xue. Que c’était bon. Pour nous deux. Pour nous toutes. »
Depuis son appartement sous la neige, Frith se remémore ces années passées. La Pommeraie est un roman contre l’oubli, en même temps qu’un hommage : à la création, à l’imagination et à l’interprétation. La traduction de Céline Leroy, tout en délicatesse, fusionne émotions, environnement, culture, poésie. La Pommeraie n’est pas un roman de Peter Heller tout à fait comme les autres ; mais il élargit encore son territoire d’écriture, qui se fait mélancolique, intime, étroitement relié à l’enfance. Pensif et contemplatif.
Julie Coutu
La Pommeraie, de Peter Heller
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, Actes Sud, 258 pages, 22,50 €
Domaine étranger Leçons de vie
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Julie Coutu
Un beau roman de Peter Heller, dans un Vermont à la fois sauvage et civilisé, sur le pouvoir des mots et l’amour filial. Profondément humaniste.
Un livre
Leçons de vie
Par
Julie Coutu
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

