On doit beaucoup de notre appétence pour l’univers nippon au plus japonais des Occidentaux, Lafcadio Hearn (1850-1904). Et on s’amuse généralement à préciser que son exotique origine gréco-irlandaise expliquait probablement son goût jusqu’au-boutiste pour l’empire du Soleil-Levant : il devint officiellement japonais de nationalité, pour de vrai, perdant à cette occasion son nom occidental. Il fut donc finalement Koizumi Yakumo, époux de Setsu, la fille d’un samouraï. D’abord journaliste anglo-saxon impécunieux, critique littéraire, il s’installa au Japon en 1890 comme correspondant du Harper’s Montlhy et s’enracina d’une manière extraordinaire, devenant pour l’Occident tout entier un passeur culturel essentiel et pour les Japonais un professeur d’anglais à l’Université impériale de Tokyo puis de Waseda. C’est à partir de 1904, année de sa mort, à Tokyo, que les éditions Dujarric (traductions de Mme Léon Raynal) puis de 1913 que le Mercure de France (traductions de Marc Logé) s’attachèrent à mettre à la portée des francophones les livres où Hearn tressait des florilèges de contes, de récits, d’impressions de voyages et notamment ces fameuses histoires de fantômes japonais qui nous valent, aujourd’hui, un engouement et la plupart des connaissances que nous avons sur les célèbres yōkai (dont le terrifiant Akaname, le monstre des salles de bains). Le mélange des genres ayant toujours été une méthode hearnienne, il paraît naturel que paraisse aujourd’hui Sur le mont Fuji un florilège très illustré, et bellement illustré, en couleurs, à l’enseigne des éditions À propos qui nous invitent à lire et relire « Ver à soie », « L’histoire de Umetsu Chubei », « Fuji no yama », des textes issus de plusieurs recueils comme Exotics and Retrospectives (Little, Brown, and Cie, 1898). Un délicieux chapitre sur les chants et les danses ancestrales célébrant la fête des Morts, les grenouilles et ses premières impressions du Japon.
Ébloui par ce pays, et par sa culture, Hearn eut naturellement l’occasion de se pencher, si l’on ose dire, sur le mont Fuji. Comme de fait exprès, il eut avec la divinité un contact assez rude, à l’instar des rapports qui peuvent s’avérer décevants de tous ces touristes qui font le trajet presque exclusivement pour le voir – et repartent sans avoir pu ne serait-ce qu’apercevoir le volcan, dérobé à leurs regards par une brume narquoise. « Mais tous les idéaux humains de beauté, comme la beauté de Fuji vue de loin, n’ont-ils pas été créés par des forces de mort et de douleur ? Ne sont-ils pas tous, à leur façon, des composés de la mort, aperçus rétrospectivement à travers la brume magique du souvenir. »
Pour Hearn, si la course se révèle aride, et les hauteurs très âpres, les spectacles furent inoubliables, comme les premières impressions de cet Occidental avec l’île. « Tout paraît minuscule, car tout, comme tout le monde, est petit, étrange et mystérieux : les petites maisons sous leurs toits bleus, les petites devantures tendues de bleu, les petits personnages souriants dans leurs costumes bleus. L’illusion n’est rompue que par le passage occasionnel d’un grand étranger, et par diverses enseignes de magasins rédigées dans un anglais absurde. Cependant ces dissonances ne servent qu’à préciser la réalité ; elles n’enlèvent rien à la fascination qu’exercent ces drôles de petites rues. »
Beau comme un recueil d’estampes, Sur le mont Fuji est le livre de chevet idéal, conçu comme un fidèle pourvoyeur de la rêverie et un vade-mecum parfait à déguster avant le voyage.
Éric Dussert
Sur le mont Fuji, de Lafacadio Hearn
Traduit du japonais par Marc Logé,
À propos, 384 pages, 19 €
Domaine étranger Fuji sans yama
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Éric Dussert
Écrivain voyageur, Lafcadio Hearn sondait l’âme japonaise avec ses contes et ses récits. Florilège.
Un livre
Fuji sans yama
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

