Ce roman transpire l’authenticité. On devine le personnage de la mère proche de la véritable génitrice de l’autrice. Née à Téhéran, arrivée en France à l’âge de 3 ans, Yassaman Montazami a déjà écrit un roman sur son père, Le Meilleur des jours, publié par Sabine Wespieser en 2012. Voici le pendant maternel, composé avec des pincettes, beaucoup d’humour, et autant d’amour que de lucidité.
C’est vrai qu’elle n’est pas facile, cette mère de papier… Une vraie poïkilotherme (comme on appelle les animaux à sang froid). Il y a le plaisir de proposer un mot rare en racontant une scène entre le père et sa fille, et aussi la manière délicate d’évoquer avec pudeur de vraies souffrances. La mère peu chaleureuse, distante, qui ne regarde pas son enfant ; qui ne la reconnaît pas, adulte, sur les photos. Dans sa vieillesse, quand elle commence à perdre la tête, cette froideur s’estompe. Les chapitres courts de Yassaman Montazami oscillent entre le présent de la narration (la mère âgée, ses pertes de mémoire, leurs conséquences parfois cocasses), et le passé (sa jeunesse en Iran au temps de la liberté, les relations familiales compliquées). C’est bien vu, bien raconté et les lecteurs sont transportés dans une culture iranienne qui surprend. Un exemple ? Le concept de ta’ârof, politesse typiquement locale, qui consiste à exprimer « le contraire de ce qu’on souhaite, comme refuser un morceau de gâteau alors qu’on meurt de faim, un service alors qu’on est aux abois ou de l’argent alors qu’on est à la rue, étrange et complexe forme de déférence qui vous met dans l’embarras le plus extrême dès lors que votre interlocuteur en ignore les règles et prend ce que vous lui dites pour argent comptant. » Ce qui se passe quand la narratrice réussit à convaincre sa mère d’aller voir un gériatre, après plusieurs chutes. Au lieu de lui faire part de son inquiétude, elle assure que tout va bien, et sort du rendez-vous satisfaite, comme une parfaite « femme du monde ayant rempli à la perfection ses devoirs de courtoisie ». Un vrai voyage, géographique et dans l’âme humaine.
Anne Kiesel
Dans une autre vie, de Yassaman Montazami
Sabine Wespieser, 146 pages, 17 €
Domaine français Dans une autre vie
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Anne Kiesel
Un livre
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

