Max Lobe a l’écriture joyeuse, légère et gouleyante, comme d’autres ont le vin gai : c’est dans son caractère. Son dernier roman, à l’instar des cinq précédents, emprunte son rythme aux parlers d’une enfance africaine, bercée par le bassa, le français et l’anglais. « Chaque langue est un monde. Trouver la mienne est un long chemin – et je n’ai pas fini », souligne l’auteur de La Danse des pères, joint par téléphone fin mars.
Dédié à feu son père Ndjock, le récit vogue et chaloupe de Genève à Douala (avec escale en back room à Berlin), et de l’enfance à l’âge mûr. Le narrateur, Benjamin, vit à Genève. Il est danseur. Le père aussi adorait danser, mais lui, son truc, c’était le funky-makossa, une musique « comme une communauté de destin pour tous les Noirs ». On se déhanchait alors « pour faire face à la terreur de la chose blanche ». Autres temps, autres mœurs. Les héros de Max Lobe, comme autant de sosies de lui-même, remontent les fils embrouillés du passé, rejouant l’histoire familiale et celle du pays natal.
Né à Douala, comme sa consœur Leonora Miano, Max Lobe s’est, lui, installé en Suisse, où ses parents l’avaient envoyé, en 2004, poursuivre des études universitaires. « Quand on est mis au ban de la société, on parle avec les mangues, avec les papillons, avec les arbres ou avec les nuages. On parle même avec l’insulte. Car, quand on est un petit enfant, qu’est-ce qu’on peut répondre à l’insulte ? Le mot “pédé”, on ne le comprend pas. C’est la réaction de la mère qui fait sentir qu’il y a quelque chose de nauséabond là-dedans », remarque-t-il. Retournant le stigmate, celui qui se traite, en rigolant, de « négro pédé », n’a cessé, de livre en livre, d’explorer le champ miné de la discrimination, du racisme et de l’homophobie. Son roman Loin de Douala recevra, en 2018, ex aequo avec d’autres lauréats, le prix du roman gay (créé en France en 2013). Tous ses livres sont édités chez Zoé, à Lausanne.
Fan de rouge à lèvres bien pétant, nostalgique des PDG de son enfance (le fameux Poulet Directeur Général, « recette bien camerounaise où de gros morceaux de poulets frits se mélangent aux légumes de toutes sortes »), lecteur fervent de James Baldwin, Max Lobe est aussi un admirateur opiniâtre de Ruben Um Nyobè, militant anticolonialiste et figure de la lutte pour l’indépendance du Cameroun, assassiné par l’armée française en septembre 1958. Le nom de Um Nyobè est resté officiellement banni de l’histoire officielle camerounaise jusqu’au début de l’année 1991.
Um Nyobè, « le leader de la résistance en personne », est évidemment présent dans La Danse des pères : Wolfgang, le grand-père du jeune héros, y est dépeint comme un maquisard du tonnerre, que Nyobè a repéré et décidé de nommer « ministre du guettement et du signalement de la chose blanche » (les Français, en l’occurrence). Nyobè est un personnage récurrent dans les écrits de Max Lobe. Mongo Beti, qui fit paraître en 1986 sa Lettre ouverte aux Camerounais ou la Deuxième mort de Ruben Um Nyobè (éditions des Peuples noirs) lui a ouvert les yeux. Max Lobe n’est pas le premier à évoquer, sous la forme du roman, l’histoire de l’indépendance et de sa guerre cachée. Patrice Nganang ou Hemley Boum s’y sont également attaqués. Mais c’est son roman Confidences, qui a valu au Genevois de recevoir en 2017 le prix Ahmadou Kourouma. C’est d’ailleurs le seul de ses livres, confie-t-il, qui est régulièrement distribué dans les librairies du Cameroun – et lu à l’université. Les autres, qui parlent tous ou presque d’homosexualité masculine n’ont pas la même chance. Tous ou presque épinglent également Paul Biya, l’inamovible chef d’État, contre lequel, dans La Danse des pères, le narrateur va manifester à Genève aux cris de « Biya, Chié caca ! Biya, dégage ! ».
Max Lobe s’en amuse : « C’est vrai, je suis l’un des rares écrivains d’origine camerounaise à parler de Biya et de sa dictature. J’ai bientôt 40 ans et, depuis le ventre de ma mère, je ne connais que lui ». Citoyen helvétique, Max Lobe a dû renoncer, pour ce faire, à sa nationalité camerounaise. « Toute cette histoire est tapie, comme un poil dans le creux de mon ventre », soupire Benjamin, à la fin du roman. La Danse des pères est un roman de deuil, de rire, de renaissance : les pères y sont nombreux et tous ne sont pas morts.
Catherine Simon
La Danse des pères, de Max Lobe
Zoé, 176 pages, 17 €
Domaine français Hommes de pointe
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Catherine Simon
De Genève à Douala, de l’enfance à l’âge mûr, le roman intime et politique de Max Lobe rejoue l’histoire du pays natal.
Un livre
Hommes de pointe
Par
Catherine Simon
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

