Raconter encore, quand bien même tout conteur sait qu’un autre temps existe qui finira par faire taire toutes les voix. Lesquelles auront auparavant fait naître et exister des mondes, suspendu le cours ordinaire des choses, fait s’accomplir le prodige du récit. C’est une suspension de cet ordre que met en scène Ivo Andrić (prix Nobel de littérature 1961) dans un passage de son grand roman Le Pont sur la Drina : pour échapper à la crue dévastatrice de leur rivière, les habitants de Višegrad se sont réfugiés sur les hauteurs de la ville et vont faire de la nuit un espace arraché au malheur qui les frappe. Les plus vieux « se lancèrent dans de longs récits des temps anciens, qui n’avaient pas le moindre lien avec la catastrophe. » Au petit matin, il faudra de nouveau affronter la réalité, de reconstruire, d’amasser la matière de narrations à venir.
La Cour maudite, roman de 1954 qui paraît dans une nouvelle traduction, s’inscrit pleinement dans cette tradition de la narration chère à Ivo Andrić. Un art qui emprunterait aux ruses de Schéhérazade pour nous plonger dans la géopolitique des Balkans et des marches de l’Empire ottoman. Le prologue met en scène l’inventaire des maigres biens d’un religieux défunt, fra Petar, dans un monastère de Bosnie. Durant ses derniers jours, il est longuement revenu sur un épisode lointain durant lequel il a été emprisonné à Constantinople. Le jeune fra Ratislav a recueilli les propos de son aîné que le lecteur va découvrir. Plus qu’une modalité narrative, l’enchâssement des récits et leur éclairage mutuel sont une véritable poétique, un tissage subtilement ouvragé qui entraîne le lecteur en divers temps et lieux. Depuis la cellule du défunt, fra Ratislav contemple le paysage neigeux, page blanche que le récit recouvrira. À condition d’admettre le caractère lacunaire, la liberté que celui qui les rapporte prend avec la chronologie des faits. « Après tout chacun a en effet le droit de raconter à sa guise. »
Cette liberté assumée donne vie à un enchaînement d’histoires entées sur la trame principale, celle de l’incarcération sans motif réel de fra Petar. Dans sa cellule comme dans la vaste cour de la prison où il passe ses journées, fra Petar attend vainement d’être informé sur son sort. Cela lui offre le loisir d’observer quelques-uns des êtres qui peuplent cette grouillante géhenne – que le vent du sud gratifie certains jours d’une puanteur qui déclenche une « fureur dangereuse » –, cette Cour maudite dont on découvre qu’elle absorbe et recrache tout ce que Constantinople et l’empire comptent de marginaux, de criminels, de plus ou moins faux coupables, d’innocents malchanceux. L’ensemble est administré par Latif Aga, dit Karagöz, personnage effrayant et imprévisible dont la violence et les méthodes ne sont pas sans susciter de sinistres échos.
D’autres personnages apparaîtront au fil des rencontres que fra Petar fera dans cette enceinte. Il y aura Zaïm, « petit homme voûté à l’air apeuré », « mythomane et affabulateur invétéré » qui narre à qui veut l’entendre le détail de ses multiples existences. Et puis Haïm, un Juif de Smyrne, qui prend le relais de la narration car « son besoin de parler était plus fort que son malheur et sa frayeur. » Il raconte ainsi la vie de Kamil Effendi, un jeune et riche lettré turc venu lui aussi de Smyrne, qui a brièvement partagé la cellule et les conversations de fra Petar. Il a été arrêté et envoyé à la Cour maudite pour s’être intéressé de trop près à Djem Sultan, un personnage de la fin du XVe siècle, écarté du trône ottoman par son frère Bajazet à la mort de leur père, l’empereur Memehd II. Faite d’exils et de solitude, la vie entière de ce Djem a été un enchaînement de malheurs que Kamil détaillera dans un éclairant récit historique quand il retrouvera fra Petar.
Que Kamil se soit investi dans un tel sujet ne pouvait que nourrir les soupçons de sédition des autorités ottomanes et leur volonté de punir. Se consoler dans l’étude, s’identifier à un perdant de l’Histoire, chercher dans ce passé éloigné la résonance d’une blessure intime étaient pourtant ses seuls souhaits. Le moine, quant à lui, se souviendra le moment venu d’avoir traversé l’enfer, d’y avoir trouvé et perdu un ami.
Jean Laurenti
La Cour maudite, d’Ivo Andrić
Traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, postface de Lakis Proguidis, Noir sur blanc, 131 pages, 19,50 €
Domaine étranger Fenêtre sur cour
Dans un passé indéterminé, un moine bosniaque est retenu sans motif dans une prison de Constantinople. Ivo Andrić (1892-1975) entremêle subtilement les voix de ses personnages pour livrer une expérience humaine unique.

