Si l’on posait aujourd’hui la question : « Qu’est-ce que les Lumières ? », la réponse serait, je le crains : une époque passée et bien passée, où l’on croyait que l’homme était en voie d’autonomie, qu’il allait secouer ses superstitions, oublier ses préjugés et suivre avec enthousiasme le mot d’ordre que Kant avait repris d’Horace : « Ose savoir ! ». Oui, une époque lointaine, puisqu’aujourd’hui, dans nos sociétés dites avancées, on estime volontiers que la Terre est plate ou que les élections américaines de 2020 ont été volées à Trump, tandis que ce même Trump met la science en coupe réglée et place un « antivax » à la tête de son ministère de la santé.
Quand j’ai commencé la traduction des Brouillons de Lichtenberg, ces phénomènes pitoyables étaient encore à venir. Ils ne rendent que plus nécessaire la pensée d’un écrivain tel que lui. Si je me suis attelé à une tâche assez lourde (l’œuvre compte près de 4000 pages), c’était pour moi une manière d’honorer le combat des Lumières et, bon an mal an, de le continuer.
Avant de me lancer, je connaissais, comme tout le monde, quelques-unes des fulgurances qui ont fait la gloire de Lichtenberg et l’admiration des surréalistes. Ainsi du fameux couteau sans lame auquel manque le manche, ou de la non moins fameuse potence avec paratonnerre. Mais je n’avais aucune idée du travail immense, poursuivi sur des décennies, de cet écrivain débordant d’humour et de science, aux intérêts universels, qui conduit au jour le jour son dialogue avec les philosophes et les scientifiques de son temps, et qui, méditant plaisamment sur la santé de son corps et de son esprit, ne cesse de quêter la vérité, dans la claire conscience que cette quête est interminable. Je n’avais pas mesuré à quel point son goût du paradoxe participe (comme peut le faire l’ironie socratique) de cette recherche du vrai.
Devant son énorme et souriant labeur de réflexion, on en vient à songer que si notre époque contemporaine retombe dans l’obscurantisme, ce n’est pas seulement, ou pas tellement parce qu’il lui manque « d’oser » savoir. Notre mal est plus élémentaire. Il s‘appelle la paresse. Aucun doute : si l’on veut être éclairé, il faut porter sa torche. Bien sûr, nous faisons face à des difficultés qu’un Lichtenberg ne pouvait imaginer. La cause de notre apathie intellectuelle s’appelle (pour résumer) le téléphone portable, par l’affreuse vertu duquel un papillotement d’images, jadis confiné à la télévision, nous fascine à journée faite. Les conséquences en sont graves, parce que les Lumières ne sauraient se passer du langage : l’esprit critique se déploie dans le langage et par le langage, et aujourd’hui comme hier, c’est en apprenant à lire et à écrire qu’on apprend à penser.
Chez Lichtenberg, le langage ne cesse de réfléchir sur le monde, mais aussi sur lui-même. Démarche essentielle, puisque le logos, nécessaire à la quête du vrai, excelle également à machiner le faux. Pour être digne de ce nom, il doit exercer sur lui-même sa vigilance critique. Lichtenberg le fait de manière exemplaire (et préfigure ainsi Karl Kraus ou Ludwig Wittgenstein). Il fait toujours, lorsqu’il pense, un pas de côté. Il nous donne toujours, à nous qui le lisons, la possibilité de l’évaluer, de le discuter, de le contester. Nul n’est plus fidèle que lui à la démarche des Lumières, lente et difficile mais exaltante, où la foi aveugle le cède à la bonne foi sereine.
Vivant dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle, Lichtenberg a connu les prémices du Romantisme. Il était attentif à ses rêves, qu’il ne cessait d’analyser ; il méditait les liens de la pensée avec les états du corps, et n’était pas sans écouter les suggestions de la mélancolie, s’attardant souvent sur la question – et la tentation – du suicide. Mais il aimait par-dessus tout la lumière du jour et se méfiait des émotions cultivées pour elles-mêmes, exprimées en mots ronflants. Autrement dit, il fut d’avance un critique des excès du Romantisme. Il ironisait volontiers sur les Nuits d’Young. Un de ses mots les plus cruels fut pour l’œuvre littéraire qui, par excellence, inaugura l’époque romantique, le Werther de Goethe : « Le plus beau passage de Werther », écrit Lichtenberg, « c’est celui où il tue la poule mouillée ». Entendez : où le déplorable héros se donne la mort.
Oui Lichtenberg fut, de l’idéal des Lumières, un des promoteurs les plus décidés. Il voulait que l’homme ne soit pas dupe de lui-même ; qu’il se connaisse lui-même de mieux en mieux, et progresse non seulement sur le terrain scientifique mais aussi, qui sait, sur le plan moral. D’un tel idéal, que reste-t-il aujourd’hui ? À la suite des deux guerres du vingtième siècle, et de leur cortège d’atrocités, il nous paraît bien malmené. L’homme a déchu. Il a choisi l’obscurité.
C’est vrai, mais les penseurs des Lumières n’ont jamais prétendu vaincre tous les démons ; ils n’ont jamais pensé, et Lichtenberg moins qu’aucun autre, que l’esprit de l’homme s’était pour toujours libéré, qu’il pouvait se reposer sur ses lauriers. Il ne tenait rien pour acquis. Oui, l’humanité du vingtième siècle a trahi l’idéal des Lumières. Et celle du vingt-et-unième ne semble pas lui être beaucoup plus fidèle. Raison de plus pour le réaffirmer.
Si j’ai entrepris de traduire les Brouillons, ce n’est pas en traducteur professionnel, mais parce que je souhaitais offrir à la langue française une œuvre de brûlante actualité. J’ai déjà fait la même démarche voilà quelques années, lorsque j’ai découvert qu’un des textes fondateurs de la tolérance, le Contra libellum Calvini de Sébastien Castellion, admiré par Stefan Zweig, n’avait jamais été traduit en français dans son intégralité. Je me suis donc mis à la tâche. Qu’on me permette d’ajouter que je tente, dans mes propres essais, de n’être pas trop infidèle à l’exigence des Lumières. Quant à mes romans, ils sont parfois, peut-être souvent, menacés par la nuit. Mais sans elle, où serait la clarté ?
*Dernier livre paru (Noor, roman, Phébus, 2023). Brouillons (coffret 2 volumes 1888 et 1872 pages, 69 €) paraît le 17 avril aux éditions Noir sur blanc.
Traduction Etienne Barillier*
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
Brouillons de Georg Christoph Lichtenberg
Un livre
Etienne Barillier*
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

