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Essais Y a comme un os

avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262 | par Jérôme Delclos

Avec Oliver Matuschek, nous visitons une ménagerie foraine où Goethe (1749-1832) n’est pas le moins curieux des animaux.

Les Eléphants de Goethe

La petite trentaine et fort de son best-seller Les Souffrances du jeune Werther (1774), Goethe au début des années 1780 est déjà la coqueluche des Allemands qui en feront tôt leur monument national. Il pourrait se contenter de satisfaire les attentes pressantes de son lectorat en romans, théâtre et poésie, mais il est tourmenté par une question plus urgente, typiquement d’époque : il cherche des éléphants, « des crânes d’éléphants, pour être précis ». Au premier abord, à feuilleter le bel essai d’Oliver Matuschek ponctué de reproductions de planches anatomiques, de tableaux animaliers, de portraits des protecteurs de Goethe, de cartes zoologiques, on pourrait croire que le Titan des lettres teutonnes s’occupait banalement à collectionner les curiosités pour son cabinet d’amateur. Une démarche mi-sérieuse, mi-futile, entre l’Encyclopédie de Diderot et Bouvard et Pécuchet.
Mais la recherche de Goethe, dont on connaît trop peu l’œuvre scientifique (pour exemple son Traité des couleurs, un livre de chevet de Ludwig Wittgenstein), est entièrement motivée par une polémique, pour ne pas dire une guerre, dans la communauté savante de son temps : l’existence ou non d’un petit os « dans la mâchoire supérieure de l’homme ». En bref, si l’espèce humaine a « l’os intermaxillaire », et si tous les mammifères l’ont, alors est validée l’hypothèse révolutionnaire d’une lignée unique entre l’homme et les bêtes, et nous entrons déjà, un peu avant Lamarck et beaucoup avant Darwin, dans l’évolutionnisme et la ruine du dogme créationniste. Sans détailler les méandres de l’enquête arpentée pas-à-pas par Matuschek, qui conduit Goethe à courir les cirques, les ménageries, les morgues où disséquer « sans beaucoup de scrupules moraux, les cadavres de personnes non identifiées, exécutées ou d’indigents morts dans les asiles », à bosser l’anatomie et l’ostéologie, à acheter au prix fort des dépouilles d’animaux rares, et surtout, comme il le dit dans sa correspondance, à « exploser » des crânes, retenons ceci que la présence ou non de l’os chez « le plus gros mammifère terrestre vivant » est une pièce cruciale du puzzle qu’il construit. L’éléphant ne trompe pas. Sauf qu’il est rare à Iéna ou Weimar.
En mars 1784, Goethe se confie en grand secret à Herder : « J’ai découvert – ni de l’or ni de l’argent, mais ce qui me cause une joie inexprimable – l’Os intermaxillaire chez l’homme ! ». La même année, il observe l’os dans le singe, le tigre, le morse, mais ses contradicteurs, avec une mauvaise foi qui en fait des tonnes, s’accrochent à l’éléphant – un argument de taille – comme à la preuve en forme de chaînon manquant que nous sommes faits d’un autre bois que la cargaison de Noé. Parce que l’os minuscule est mal visible ou douteux chez les vieux pachydermes, Goethe se casse la tête pour se procurer celle d’un jeune, y parviendra non sans avoir échoué à acquérir celle d’un hippopotame, poids lourd cousin. En juin, il reçoit de son ami Soemmering le crâne d’un éléphanteau. Une lettre à Charlotte Von Stein témoigne de l’événement sur le ton de la conspiration : il lui écrit conserver le précieux envoi au fin fond de son cabinet pour, dit-il, « qu’on ne me considère pas comme fou. Mon hôtesse croit que dans cette gigantesque caisse se trouve de la porcelaine ». Il y reconnaîtra « au premier coup d’œil » le tant espéré petit os, pourra deux ans plus tard enfin crier Eurêka dans un traité qui fera date, De l’existence d’un os intermaxillaire à la mâchoire de l’homme comme à celle des animaux.
Au-delà de son intérêt en histoire des sciences, l’essai de Matuschek se lit comme une flânerie dans ce XVIIIsiècle vite dit « des Lumières », où l’animal, a fortiori exotique, conserve sa part d’ombre. La trompe de l’éléphant y est décrite comme un « bec », un peu mieux comme une « main ». On s’éberlue à la voir siphonner pas moins de « vingt seaux d’eau ». Plus près de nous, Alexandre Vialatte, qui aimait les bestiaires, l’aura résumé dans une formule aussi puissante que stricto sensu d’obédience goethéenne : « L’éléphant est irréfutable ».

Jérôme Delclos

Les Éléphants de Goethe,
d’Oliver Matuschek
Traduit de l’allemand
par Brigitte Cain-Hérudent
Macula,
88 pages, 18

Y a comme un os Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°262 , avril 2025.
LMDA papier n°262
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LMDA PDF n°262
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