La Civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture
Judéo-chrétien : c’est un terme tellement banal, si naturellement associé à l’Occident, si communément accolé à la « morale », à la « culture » et autres variantes, que personne jusque-là n’en avait mesuré l’incongruité. Ce binôme à connotation religieuse, donné comme socle de la civilisation occidentale (proclamée, hier encore, gréco-latine) est une « extraordinaire trouvaille sémantique et idéologique », pointe l’historienne Sophie Bessis. En moins de cent pages, cet essai décoiffant en fait la genèse. Sans complaisance : cette « trouvaille » est un « mensonge », avance l’autrice, une « imposture » utile à beaucoup, au-delà même de l’Occident.
Le terme de judéo-chrétien, qui s’est imposé « au tournant des années 1980 », a permis, dans un premier temps, de « jeter un voile sur près de deux millénaires de haine anti-juive » en Europe, laquelle avait conduit, sur le sol chrétien, au génocide nazi. Pour que l’Occident puisse rétablir sa présumée supériorité morale, « il fallait et il faut encore, affirme Sophie Bessis, qu’Israël soit non seulement l’héritier de la victime, mais victime lui-même de toute éternité ». Grâce à ce tour de passe-passe langagier, la « longue négation » par l’Église catholique de sa filiation abrahamique a été effacée ; et la figure du juif, longtemps rejetée dans un « lointain ailleurs oriental », se retrouve arrimée, de gré ou de force, à l’Occident. Quant à l’islam, à bien des égards « plus proche du judaïsme qu’aucun des deux du christianisme », au lieu de l’intégrer « à la longue histoire des avatars successifs du monothéisme », le voilà renvoyé à une « altérité politiquement construite » et bouté hors du champ des civilisés. Tout cela, au fond, arrange tout le monde, y compris dans le monde arabo-musulman, qui, « par un processus inverse à celui de l’Occident, s’en est servi pour expulser de lui-même sa part juive ». Autrice de nombreux ouvrages, parmi lesquels La Double Impasse : l’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchand (La Découverte, 2014 ; réed. Riveneuve, 2024), Sophie Bessis pourfend sans illusion cet « objet judéo-chrétien » : il a encore « de beaux jours devant lui », écrit-elle en conclusion de son stimulant essai.
Catherine Simon
La Civilisation judéo-chrétienne. Anatomie
d’une imposture de Sophie Bessis
Les Liens qui libèrent, 96 pages, 10 €

