Des détritus, des déchets, de l’abject. Une philosophie écologique
Tard-venu, son seul « certif’ » en poche, à la médecine et à la philosophie avec pour maîtres respectivement Georges Canguilhem et Gaston Bachelard, François Dagognet (1924-2015) est un penseur singulier dont les 70 essais explorent des thèmes aussi divers que « la peau », « la mesure », « le trouble », « la monnaie », « le dedans et le dehors », et bien d’autres. Des détritus, des déchets, de l’abject (1ère éd. Les Empêcheurs de tourner en rond, 1998), est emblématique de son parti pris d’une « matériologie » qui déplace nos connaissances et les traditions savantes qui les fondent sur de nouveaux « chemins » ou « cheminements », où elles se voient revisitées (d’où un usage fréquent des néologismes, comme chez Deleuze qui à ses débuts fut son collègue à Lyon III), et avec elles aussi les valeurs morales et politiques qu’elles véhiculent.
Sous la variété des termes « reliquats », « fragments », « miettes », « ordures », « résidus », « poussières », Dagognet entend ces êtres étranges que sont les « moins-êtres » que nous situons dans « le démoli, le souillé, l’élimé », dans « le pulvérisé, le ruiné », dans pourquoi pas même « le pourri, le fermenté, le cadavérique » : tout ce que « la culture a relégué dans l’indignité (la paille, les loques, la graisse, la boue, etc.) », en même temps que « les éboueurs, les vidangeurs, les équarisseurs, les casseurs de cailloux, les chiffonniers ». C’est qu’une tradition tenace, à laquelle Aristote a donné tôt son statut théorique, nous a inculqué « la substance », soit « ce qui subsiste à la différence des accidents, contingents, passagers, etc. » Sa conséquence majeure en est notre hiérarchie de l’essentiel et de l’accessoire, du noble et du vil, du désirable et du repoussant. Notre tendance « morphologue » et « objectologue », devenue seconde nature, célèbre aussi bien la belle forme – exemplairement la statue grecque – que « les outils et les machines » (pensons à l’automobile, à l’ordinateur, au téléphone portable). En résulte la disqualification « du minime et du banni », évacués hors des villes, à dissimuler (on enfouit, on immerge), à éliminer mais c’est surtout un fantasme : rien ne se perd, tout se transforme, et Dagognet souligne en outre « les dangers ainsi que les coûts des procédures éliminatrices ».
Le caractère foisonnant de l’essai, son titre énumératif, son avant-propos étourdissant où il est beaucoup question du « mélange », du « pêle-mêle », du « tas », pourraient donner le sentiment d’un bric-à-brac, quand l’auteur, en fait, n’explore la déchetterie que pour y opérer une rigoureuse classification. Cinq niveaux, du sommet vers le plus bas du déchu : 1. « les fragments qui ouvrent la liste des « épaves » » (« une roue de voiture d’enfant, un morceau de ficelle (…), des tuyaux de poêle ») ; 2. « les déchets » (« des lambeaux de tissu », « des copeaux de bois ») ; 3. « les scories » (pour exemple « le mâchefer ») ; 4. « les détritus ou, mieux nommés, les ordures » ; et 5. « au dernier degré », « l’excrémentiel, les déjections ou le stercoral, les immondices, là où la matière non seulement se perd, mais répand dans la société les pires miasmes, l’horreur du décomposé et du pourri ».
Le premier chapitre est un tour d’horizon critique de la façon dont les philosophes de Platon à Bergson ont pensé la matière : toujours sous la forme d’un « en-soi » et rapportée à l’esprit (même chez les matérialistes), ce qui d’emblée fausse et réduit son approche. Le chimiste, le physicien, le biologiste, également l’artiste (Titus-Carmel, Spoerri, Beuys, Dubuffet) et le poète (Ponge et son savon), nous en apprennent plus ou nous en parlent mieux. Peu glorieuse, une « philosophie de la poubelle » rebute la Sorbonne. Dagognet, issu d’un milieu modeste et en sympathie avec « les plus démunis de notre monde », inaugure son « abjectologie » par deux chapitres passionnants : « Le gras et la graisse » et « Les cailloux », injustement méprisés. Au passage, on s’instruit sur le fromage, le vin, le saindoux, les bitumes, la colle de poisson. Ou sur « la crasse » – une catégorie du gras, témoin l’étymologie – comme protection gratuite et 100 % bio contre les coups de soleil.
Jérôme Delclos
Des détritus, des déchets, de l’abject,
de François Dagognet
Corti, 191 pages, 21 €

