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Domaine français Tic-tac, tic-tac

avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262 | par Martine Laval

Avec une mécanique implacable, la Québécoise Julie Bouchard donne vie à des gens ordinaires, tous pris dans le rythme effréné du boulot. Et réalise un portrait de notre humanité tout en empathie.

Dans la ville de M., les gens, vont, viennent. Vivent, travaillent, et meurent, forcément. Dans la ville de M., il y a Julia, la narratrice de Labeur, un premier roman aussi fulgurant que jouissif. Julia, sans doute le double de la jeune romancière québécoise Julie Bouchard, s’amuse à extirper de l’anonymat d’une grande cité quelques personnes et leur offre une destinée. Ses personnages, des « petites vies » comme tant d’autres, vont lors d’une seule et même journée, un « 12 novembre de l’an deux mille quelque », se croiser, se percuter, pour le meilleur et pour le pire. Avec tendresse et pas mal d’humour, Julie Bouchard les fait valser, tournebouler, s’inquiéter, aimer, se rebiffer, pleurer, rêver : « Il y a tant de gens dans une ville dont on ne s’inquiète pas, tant de gens qui travaillent à nos côtés et qu’on ne voit pas, à qui on ne parle pas, dont on ne s’enquiert jamais de la santé, du bonheur, des envies, des espoirs. » Julie Bouchard est une tendre.
Parce que tous, les vilains, les gentils, les à moitié bons, les à moitié mauvais, méritent d’avoir une histoire, l’autrice les met en scène, égrène et décrasse d’un même élan leur quotidien. Elle révèle toutes les petites manies, les pauvres rituels, les illusions, les lassitudes, les gestes du travail, les mêmes, à répétition, immuables. On vous présente tout ce petit monde pris dans une ronde infernale, celle du quotidien, du labeur, de l’asservissement. Il y a le chauffeur du bus 102 qui a « accumulé 59 350 heures de travail et transporté 3 220 000 passagers » et part à la retraite le soir même ; la caissière du supermarché, une invisible que personne ne regarde, et qui la nuit se remémore le nombre de biscuits ou de poireaux qu’elle a scannés : 7350 ; le prof d’université, un crétin ; l’étudiante qui se veut queer et fantasme version torride ; le facteur « aux mollets d’acier » qui pendant sa tournée distribue à deux cents quidams, le bonheur et le malheur, factures ou lettres d’amour ; l’amant nommé « Homo neanderthalensis », un goujat, qui ne baise Julia que le mardi ; et puis il y a l’éboueur, l’agent de sécurité, la religieuse, le truand, « vous », à savoir nous, lecteurs pris dans cette valse ébouriffante : « Même de dos, on perçoit que ça ne va pas pour cette personne. Ça ne va pas du tout. Cette personne, bien sûr, c’est vous ».
Julie Bouchard n’épargne rien à personne et ne cède pourtant jamais à la cruauté facile ou au jugement arbitraire. Elle raconte une réalité commune d’une plume allègre, sensible, avec juste que qu’il faut de dérision, et mène sa troupe extirpée du macadam avec une précision d’horlogère. Chez elle, le quotidien – étouffant, absurde – devient épopée. Julie Bouchard bouscule la narration tout en rendant dignes ses personnages. Son affection sans bornes pour le genre humain fait de son écriture un antidote à la morosité. Mieux : elle réconforte. Et on se prend à imaginer ne plus perdre sa vie à la gagner.

Martine Laval

Labeur, de Julie Bouchard, La Contre Allée, 140 pages, 19

Tic-tac, tic-tac Par Martine Laval
Le Matricule des Anges n°262 , avril 2025.