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Égarés, oubliés Et roule et rue et râle en rêve

avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262 | par Éric Dussert

Sous différentes identités, Nadine Chauvin a tracé une route livresque marquée par une sourde colère. De sa hargne inaugurale à l’apaisement, une vie dans les textes.

Dès ses premiers vers, Nadine Chauvin, si l’on choisit de la présenter sous cette identité, aura été un numéro bien à part. Pas atrabilaire tout à fait, mais pas commode non plus. Pas contente, quoi qu’il en soit. La petite présentation qu’elle donne d’elle sous le pseudonyme de Diane Harciny en 1952 dans sa première plaquette de poésie, intitulée bien médicalement Le Ver dans la plaie (Seghers, « P. S. », n° 232), peint assez vite le personnage : « L’auteur de ce cahier a dix-neuf ans et mauvais caractère. Elle est pourvue des titres honorifiques de célibataire, bachelière, française, et, aux heures ouvrables, de secrétaire. Elle est orpheline de guerre et déteste la politique ». Et c’est parti pour vingt-quatre pages de « Triste compagnon d’un dimanche/ tes pas étaient lourds et tes mains frissonnaient.// Au fond de ta tête ton cœur en transes/ dansait jusqu’à la nausée. » Pour parfaire le tableau ajoutons « glauque », « angoisse », « verglas », « bouche d’égout », « moisies », « ordures », etc. On ne rigole pas du tout chez Diane, mais on constate vite qu’elle aime les phrases qui claquent. Comme elle confirme, du reste, qu’« Elle aime la prose alerte ou profonde (certains contemporains que sa pudeur lui interdit de nommer) et la poésie poétique (Verlaine, Baudelaire) » On taxera probablement ses premières tentatives de gothiques aujourd’hui, et on la placera entre un Jean-Pierre Martinet plus dépressif que l’original et une provocatrice préfigurant Gabrielle Wittkop, plus désespérée encore…
Ses autres livres ne dérogent à cette humeur maussade. Les poèmes suivants se regroupent sous le titre de Douleur locale (Seghers, 1954, « P.S. », n° 383) et son premier roman, qui sort en 1956 s’intitule Les Chats morts (Pierre Horay). Forcément. Elle a un côté chat noir cette jeune femme et sa Mathilde aussi qui tue les chats pour n’avoir pas supporté la mort de son enfant. Un « profond tempérament de romancière », disent les Nouvelles littéraires du 7 juin 1956. (Robert Kemp trouve le roman « atroce »). Elle a signé cette fois son livre sous le nom de Nadine Chauvin. Sa première page dévoile sans doute un peu de son mode de pensée : « Ce qu’il éprouve est une sorte d’inadaptation à la réalité. Par tout ce qui la dépasse, croyance, philosophie, art, par tout ce qui, simplement, n’en fait pas partie, rêve, erreur, mensonge, Pierre se sent étrangement attiré. » On n’en est pas très étonné. Déjà en 1952, elle avait lancé qu’elle aimait « la musique – dont elle est tout à fait ignorante – à condition d’y trouver soit de la majesté, soit de la sensibilité, la pluie, l’orage, le feu, le diable, le tabac anglais et les sucettes à l’orange. Les enfants, les fous, les malheureux la passionnent. Elle projette la célébrité ou, au pis-aller, une des branches de la psychanalyse (mais Freud l’ennuie) et se prépare à l’un ou l’autre par un début de licence ès-philosophie. »
Aura-t-elle trouvé la paix ? Dans son livre suivant, où elle incarne Lucas (Pierre Horay, 1957), ça démarre tout aussi joliment : « Lucas détestait les vieilles dames. Il détestait la faiblesse, la pauvreté, la sottise. Il méprisait la tristesse. “J’aime ce qui marche, ce qui chante et jouit, les cyclones, les raz-de-marée.” Ces déclarations ne choquaient pas, même les plus sensibles. D’abord, on s’en étonnait de sa part, mais quand elle s’effaçait, la surprise n’était remplacée que par un sentiment confus, sorte d’angoisse ; car Lucas n’avait pas de jambes. Il en attribuait la perte à un bombardement. C’est beaucoup plus tard qu’il avoua être né cul-de-jatte./ Cul-de-jatte : quels sons affreux ! » Plus tard, il y aura aussi Va mourir plus loin (Pierre Horay, 1972) sous le seul prénom de Nadine…
C’est dans une interview publiée par les Nouvelles littéraires le 17 octobre 1957 par Édith Mora qu’on en apprend un peu plus. Nadine Chauvin, qui signera aussi à partir de 1992 Nadine Bitner, est née en 1933, elle est mariée, a deux enfants, se destine à la psychologie. « Quand on m’a éloignée de Paris, explique-t-elle, pendant ces années de guerre qui ont démembré ma famille, bouleversé pour toujours ma vie (…) on m’a mise en pension et ce fut pour moi une expérience affreuse. – Vous avez beaucoup souffert d’être, si petite, séparée de vos parents ? – Oui, bien sûr, mais beaucoup d’avoir à supporter la discipline, la vie réglementée, de ne pas pouvoir travailler quand j’en avais envie, d’être forcée de dormir quand je n’en avais pas envie, obligée de jouer… – C’était une contrainte pour vous ? – Je n’ai jamais joué. Mais j’ai toujours écrit. Ma famille s’extasiait sur mes poèmes d’enfant, qui n’en valaient certes pas la peine… Mais cette complaisance de mon entourage m’a très certainement encouragée et, plus tard, j’ai éprouvé le besoin de mériter ces louanges. » C’est en 1993 qu’on en saura davantage. Nadine Bitner publie Papa va revenir (Flammarion) où elle dévoile la vie d’une famille juive durant la guerre, et la déportation du père…

Éric Dussert

Et roule et rue et râle en rêve Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°262 , avril 2025.
LMDA papier n°262
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