Avec Sauvons l’ennemie Sandra Moussempès continue à déployer une œuvre tout à fait singulière, tout en noyaux d’intensité, ressenti diffracté et constellations d’images imprévisibles. Elle y détourne les codes du roman, du théâtre, du polar, de l’essai, du script/scénario pour créer des atmosphères d’inquiétante étrangeté où sont déconstruits les stéréotypes autour du féminin, stigmatisés les faux-semblants, dénoncés l’avidité et la perversité. Une œuvre peuplée de figures féminines, tour à tour séductrices ou candides, perturbantes ou vulnérables, qui sont autant de miroirs plus ou moins déformants où elle traque des reflets d’elle-même.
Dans les neuf sections de ce nouveau recueil, elle passe à l’offensive, et faisant fi des « réalités à ne pas dire », elle part à la poursuite de sa vérité profonde, une vérité approchée, refoulée, entraperçue seulement au fil des différentes versions d’elle-même que propose chaque partie. « Je voudrais me passer de ces personnages empruntant ma vie / – je voudrais EXISTER disait-elle ». Ce qui nous donne un livre où les jeux d’osmose le disputent aux effets d’apparition-disparition, où entre réalités cruelles, « souvenirs troués » et appels au secours se dessine un moi mobile que ne cessent de trans-figurer ou de re-figurer le choix de la forme d’énonciation et l’acte même de l’écriture. « Ma voix se justifie / Par l’écriture // Ma vie se justifie / Par l’assemblage // Cette façon de boire le thé bouillant / Sans me brûler ».
En des suites de séquences, de plans fixes ou de zooms sur des paysages intérieurs aussi tourmentés qu’oniriques, Sandra Moussempès, en mêlant l’hypersubjectivisme à l’autofiction, et en se prévalant d’héroïnes filmiques ou de sœurs en écriture comme les Emily – Dickinson ou Brontë –, revient sur les expériences traumatiques subies dans la sphère familiale, sociétale ou amoureuse – humiliation, spoliation, abandon –, ou sur l’emprise dont elle a été victime. « L’emprise se prête au jeu du cynisme céleste / similaire à la cérémonie sexuelle ». En une sorte de dialectique du secret et de l’aveu, tout ce passif qui ne passe pas est revécu sous forme de perceptions à l’étrangeté parlante c’est-à-dire allant au-delà de ce que nos sens ont l’habitude de percevoir. « Des miroirs sanglants rampent devant toi / tu en saisis un tu lui donnes ton avis / sur ses dorures fissurées / il te saisit et t’emmène dans son labyrinthe / de pensées fissurées /… » Entre ce qui s’écrit au bord de la parole et ce qui se parle aux limites de l’écrit, la narratrice, devenue « musée d’elle-même », met en scène et en mots le retentissement intérieur, affectif ou spirituel, de ce qu’elle a subi ou affronte encore. « J’ai revu l’espace entre moi et le poème à la baisse ». Elle en déplie les moments-sensations, les lignes de fuite, le poids charnel. « Momie de soi-même / accrochée à un cintre / en attente de plaire – se plaire – // L’anonymat de la perte nécessite un prologue / aussi hanté qu’un dortoir de fées stérilisées ». Donnant verbalement corps à ce qui la hante, elle en traduit la lumière obscure, les lapsus muets, les résonances impalpables : une manière bien à elle de porter au rouge la sensualité de l’invisible comme le champ magnético-vibrant de la spectralité du souvenir. Le tout non sans ambivalence. « Mon ennemie est anti-inflammable / je ne l’ai pas saupoudrée de produit toxique / contre le feu en soi / je veux juste un endroit sans égratignures / pour la faire revivre / en moi ».
C’est qu’elle ne refuse pas ses contradictions, Sandra Moussempès. « Moi divisée par deux ou deux divisées par moi / Il en restera toujours une pour se dédoubler ». Qu’elle se déguise en une autre, se cache derrière une doublure – « Toute doublure est une source de lumière / Nous explorons sa vie à la recherche d’un spectre » – ou qu’elle s’identifie à un rôle de femme joué par d’autres femmes, c’est toujours elle qu’elle cherche comme à travers les fragments d’un miroir en éclats. Pour constater presque toujours qu’elle se retrouve en décalage, en différance par rapport à elle-même ; qu’il lui est impossible de se ressaisir définitivement parce que son identité féminine est multiple, kaléidoscopique. De cette ambivalence, elle fait une force – « une force en toi appelée folie ou sagesse » – dont elle exploite le potentiel offensif au profit d’une écriture poétique qui est aventure esthétique autant qu’aventure mentale. D’où la beauté inquiétante de cette poésie qui, transcendant tout savoir, donne corps à tout ce qui d’une vie ne peut pas être mis en récit.
Richard Blin
Sauvons l’ennemie, de Sandra
Moussempès
Flammarion, 190 p., 19 €
Poésie Créatures en fil à retordre
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Richard Blin
C’est en guerrière à la fois possédée et dépossédée que Sandra Moussempès poursuit la quête de sa vérité. En usant de la poésie comme d’une arme aux pouvoirs redoutables.
Un livre
Créatures en fil à retordre
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

