Les Éditions Stock proposent à Christine Angot de passer une nuit dans n’importe quel musée du monde et d’en faire un livre pour la collection « Ma nuit au musée ». L’écrivaine accepte et choisit la Bourse de commerce Pinault collection parce que c’est accessible à pied de chez elle, « parce que c’est de l’art contemporain », parce que c’est un lieu de pouvoir et pour « l’argent, les échanges, la sociabilité qui en résulte ». À condition que sa fille Léonore, qui a étudié l’art, l’accompagne. Rendez-vous est pris pour la nuit entre le 12 et le 13 juillet 2023.
Dans La Nuit sur commande, la romancière, dramaturge et cinéaste revient d’abord sur sa relation à l’art ou plus exactement au milieu de l’art. Propulsée sur la scène médiatique à la parution de L’Inceste en 1999, Christine Angot se met à fréquenter l’artiste Sophie Calle et avec elle « le monde de l’art ». On le sait, si on a lu quelques-uns de sa vingtaine de romans, la découverte de l’art, la visite de musées, l’architecture etc. lui vient de son père, parti avant sa naissance et qui, après leur rencontre, la violera de ses 13 à ses 16 ans. Car le propos, on s’en doute, ne sera pas un discours sur l’art. Quelques œuvres seront mentionnées, les faux-semblants, les codes et la machinerie pas mal décriés. Il y a de la rancœur et un tout petit compte à régler de son amitié rompue avec « Sophie ». Mais l’autrice, qui vise toujours à « dire deux choses en même temps » comme le lui avait transmis le metteur en scène Claude Régy (interview Télérama, 2024), parle là encore d’autre chose.
À la commande, Christine Angot associe d’emblée la nuit : « la demande, la commande, l’autorité, la contrainte », l’inceste qu’elle a subi et qui a marqué et structuré son écriture. Dans Une semaine de vacances (2012), ce texte extrêmement court, l’écriture reproduisait la domination totale du père incestueux sur une fille sans voix. Car la violence n’est jamais seulement sexuelle, elle annexe tous les champs de l’intime jusqu’au langage : « le lien entre ce qui m’est arrivé et n’importe quoi que j’écris doit toujours être établi », écrit-elle dans ce qu’elle intitule immédiatement « la nuit sur commande ». Alors, après s’être allongée à côté de sa fille sur un lit de camp au musée, et avoir ri avec elle – toutes ces pages sur la relation mère-fille sont magnifiques –, Christine Angot décide de ne pas se soumettre à la nuit et de quitter le musée vers une heure du matin avec Léonore.
À force d’« écrire les choses telles qu’elles sont », une liberté retrouvée est possible. Et à son tour, le lecteur ou la lectrice, en absence de commentaires, est libre de penser et d’aimer. Car son écriture d’une métrique implacable n’enferme pas. Le montage suffit pour respirer. « Écrire, ça ne répare pas, avait-elle déclaré, mais ça permet de vivre dans la littérature, et c’est beaucoup mieux. »
On la trouvera peut-être plus apaisée depuis Le Voyage dans l’Est (2021) et son tout récent documentaire Une famille, ou bien on comprendra mieux la folie qu’elle a tant écrite et reformulée, les yeux enfin ouverts sur l’extrême violence incestueuse redoublée par celle du déni familial. À la suite du procès intenté par l’ex-femme de son père chez qui elle est rentrée, forçant un pied dans la porte, pour avoir des réponses, elle découvre noir sur blanc que son demi-frère et sa demi-sœur ont toujours pensé qu’elle fabulait.
Mais il y a la littérature, l’autre machine où on fait apparaître les choses, où l’on ne doute pas en permanence de la réalité. L’écriture comme « l’extase d’un autre monde » à l’image de l’attitude d’une sculpture de Thérèse d’Avila à laquelle elle s’identifie, cet autre monde qui existe.
Flora Moricet
La Nuit sur commande,
de Christine Angot
Stock, 180 pages, 19 €
Domaine français Les choses telles qu’elles sont
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Flora Moricet
Christine Angot prend le contre-pied d’une commande pour avancer là où il fait jour, dans l’écriture, toujours.
Un livre
Les choses telles qu’elles sont
Par
Flora Moricet
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.

