Nous sommes en 1918, la grande boucherie s’achève, les tranchées ne seront bientôt plus qu’un mauvais souvenir, et un soldat rentre chez lui. « Tout est silencieux. Tout est terminé ». Maintenant qu’il n’y a « plus d’obus pour vous réduire en pièces, plus de corps démembrés à voler dans les airs », on peut retourner à soi et à sa vie d’avant. Reste à savoir de quelle vie l’on parle et, surtout, de qui l’on parle. Car le héros de ce roman paru en Allemagne en 1926 et récemment redécouvert n’est pas celui qu’on croit ou n’est pas, plus exactement, celui qu’il croit. « Comment raconter cela avec une langue et une bouche autres que les miennes ? » s’interroge-t-il au début d’un monologue inquiétant. Il doit s’expliquer devant des juges, mais « comment voulez-vous me croire si moi-même je ne puis y parvenir ? ». L’affaire s’apparente à une « simple » usurpation d’identité. Notre douteux héros, cet homme détruit par la machine guerrière qui, plus qu’un mauvais souvenir, s’impose comme une béance de laquelle ne peuvent ressortir que des monstres, s’empare en quittant le champ de bataille de l’identité d’un mort, celle du médecin berlinois Hans Stern. Ainsi, lorsqu’il monte dans le train, il n’est plus le simple boulanger Wilhelm Bettuch au nom ridicule, et plutôt que de rejoindre sa mère et sa sœur qui l’attendent à Francfort, il part pour la capitale.
Mais rien n’est clair ici, rien ne semble conscient, une sorte de trouble fatalité guide les actions de cet homme qui n’est plus qui il était et devient un autre qu’il ne maîtrise pas. S’agit-il, dès lors, d’une usurpation ou de l’apparition terrible d’un doppelgänger ? En arrivant « chez lui » à Berlin, il est bel et bien accueilli par sa femme et sa mère comme le docteur Stern en quoi il s’est transformé. N’était un mystérieux chien nommé Néron, qui le renifle avec insistance, tout irait sur des roulettes. Ce roman sombre et fascinant se lit d’une traite comme une longue hallucination dans un labyrinthe mental sans issue.
Guillaume Contré
Traduit de l’allemand par Peggy Rolland, Denoël, 144 pages, 18 €
Domaine étranger Moi ? de Peter Flamm
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Guillaume Contré
Un livre
Moi ? de Peter Flamm
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.

