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Domaine français Flibustier des invraisemblances

juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264 | par Richard Blin

Dans un livre tout en ripailles verbales et où abondent les moments de haute fièvre imaginative, Bruno Krebs nous entraîne sur des routes où se perdre, délicieusement ou affreusement.

Intitulé roman, Tonnerres de Bresk est le récit-fleuve d’un écrivain – né en 1953, et d’ascendance mi- bretonne, mi-arménienne – qui ne ressemble à personne et dont les livres au contenu aussi singulier qu’onirique sont inclassables. Un brin poète, ce voyageur au long cours est un raconteur considérable, et en premier lieu de lui-même. Mais il le fait à sa manière, qui consiste à épouser puis à évacuer la réalité par alternance, à nous embarquer dans le cortège de ses errances mentales, et à nous entraîner dans la spirale d’une écriture protéiforme mêlant prose et vers, et entrelaçant le bouffonnant et le tragique. Et où celui qui parle n’est pas toujours celui dont il parle.
Un livre où l’auteur prend sa propre vie par les cheveux et la traîne dans des contrées où le vrai ne jouit d’aucun privilège au regard du faux, et où règne l’insolente souveraineté d’une écriture qui va, soucieuse uniquement « de progresser vaille que vaille quoi qu’il advienne ». Ce qui nous vaut une sorte d’autobiographie exaspérée et irradiée d’imaginaire, nous contant sur le mode du récit picaresque, les tribulations ou plutôt l’odyssée d’un Ulysse moderne qui a dilapidé le pécule légué par parents et grands-parents « à pérégriner, sans salaire ou presque, de la Baltique aux Cyclades », en cornaquant au diable vauvert des orchestres en tournée ou des groupes d’adolescents – « surexcités par puberté explosive » – en voyage scolaire.
Un livre où Bruno Krebs réinvente l’art de raconter en en faisant un art d’étonner qui passe lui-même par l’art de prendre les rêves au sérieux, de transfigurer le souvenir, d’aller au sud vers le nord, et qui consiste à se laisser emporter par les rythmes d’un corps qui ricoche d’un jeu de mots à un coup de foudre – « Je tombe trop souvent en arrêt, pétrifié par un regard – le gonflement d’un tee-shirt ou le pli d’un jean » –, rebondit d’une quasi-noyade au plaisir de la découverte, de celles qui chavirent le cœur « quand une nouvelle forme se profile et, découpant le ciel au scalpel, recadre et propulse le regard vers nouvelle ligne de fuite ». D’où une narration luxuriante où catastrophes et coups de théâtre, injustices et aléas s’enchaînent et se démultiplient. On ne cesse d’aller en tous sens – d’une ville balnéaire à une métropole portuaire, de Brest à Litovsk, en train, en ferry, à vélo ou à bord de guimbardes aimées comme des filles – et ce, au gré des caprices d’un erratique va-et-vient rythmé par d’incessants déménagements. « Je déménage. Au propre comme au figuré. »
Et, en effet, si les lieux parcourus, le monde figuré sont bien réels, ce qui s’y passe, tout comme ce qui passe par la tête du narrateur, apparaît déformé par l’outrance d’une douce folie, et un sens de l’extravagance que tempère à peine un humour féroce. C’est que notre Ulysse a tendance à confondre l’ouest et l’est, les cauchemars – « qui réitèrent, martèlent et réinterprètent catastrophes anciennes, récentes – ou à venir » – et la réalité. D’où des effets de distorsion et d’incongruité qui se répercutent jusque dans la langue utilisée, une langue qui fait sauter des liens logiques, supprime souvent les déterminants, multiplie les jeux onomastiques, devient foyer de jouissance. Réalité et songe échangeant souvent leurs rôles, le narrateur peut croiser des lions ou des ours en Bretagne, se retrouver « pèlerin égaré », « Robinson en haillons » ou « amnésique en territoire inconnu ». Il peut se faire couper les cheveux par Donald Trump, croiser Marlene Dietrich, mais doit surtout composer avec une intempestive parentèle et les fantômes de son père et de sa mère. Des morts-vivants qui tantôt le cajolent et soudain l’insultent, « n’observent nulle règle ni frontière, ne savent ni composer ni faire le tri entre l’amour et la haine, la vie et mort, le tout et le rien », au point qu’il en vient souvent à se demander s’il est bien vivant « et non mort, rêvant d’une autre vie ».
C’est que cette odyssée est aussi un vagabondage en « personnelles limbes », une traversée du temps vécu autant qu’un voyage aux sources de ce qui reste après l’oubli, ou de ce qui fait que l’on n’est pas toujours tout à fait le même ni tout à fait un autre. C’est dire combien Tonnerres de Bresk relève – par-delà l’art de se laisser porter, dériver, vers n’importe où – d’une forme d’impiété obscène, d’un cynisme ambigu envers soi-même, et d’un rire mi-olympien, mi-dément, autrement dit d’une littérature comme on l’aime : désacralisante, sensuelle, provocatrice et anarchique.

Richard Blin

Tonnerres de Bresk, de Bruno Krebs
L’Atelier contemporain, 832 pages, 28

Flibustier des invraisemblances Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°264 , juin 2025.
LMDA papier n°264
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LMDA PDF n°264
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