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Domaine français Résurrecteur de Rabelais

juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264 | par Richard Blin

Dans un livre plein des murmures d’entrailles du vieux Paris, Philippe Bordas nous donne une sorte d’épopée des réprouvés. Avec empathie et au fil d’une écriture charnelle où circulent sèves et lymphes.

Ardent, incarné, le nouveau livre de Philippe Bordas. Porté par une prose sensuelle et l’opulence d’une langue pleine, il donne vie à un monde peu présent sur la scène littéraire, celui des vrais dignes habitants de Paris, qui ne sont pas les Parisiens, mais les Parrhésiens comme les nomme Rabelais dans son Gargantua. Il désigne ainsi les Lutéciens « à fière parlure », ceux « dotés de la forte parole et du courage de tout jeter à la face d’autrui », un terme qu’il a forgé à partir du vieux mot grec de parrhêsia – l’art antique du fort parler. Ce Paris perdu des maîtres en parrhésie, Philippe Bordas l’a retrouvé presque par hasard, peu après avoir emménagé dans un studio du 14e arrondissement, et avoir, un soir neigeux, suivi un colosse boiteux, bras nus et en chemisette, jusqu’au fond d’une ruelle de Montparnasse avant de le voir pénétrer dans une salle de sport sans enseigne où « un grouillis de musclés à cheveux gris » soulevait des haltères d’un autre âge en s’apostrophant « à bouche touchante ». D’autres se tisonnaient « à touches brèves de substantifs-venin et d’épithètes-poison » tout en faisant de grands gestes. Intrigué, il était revenu et avait demandé à s’y entraîner, le fou de vélo qu’il est désirant se muscler le haut du corps. Il avait alors découvert une sorte « d’infernal repaire » où se retrouvaient de purs gars de Paris, qui en avaient été peu à peu expulsés par la hausse des loyers et vivaient désormais en périphérie. Ils venaient là, cinq soirs sur sept, « pour oublier la relégation hors la ville, s’échanger les souvenirs de records et les récits de mouise ». Pour se maintenir en forme aussi et parler leur langue, qui n’est pas celle de ceux qui avaient pris leur appartement.
Il y avait là des anonymes et des glorieux, deux des plus grands cascadeurs du cinéma français, un lettré « sapé en quelconque », d’anciens voyous du 13e, un survivant à la jungle vietnamienne, un « ultra de la démesure » qui avait passé trois ans aux Bat’ d’Af’, la pénitentiaire la pire, perdue dans le Sahara algérien ; des irascibles, des bizarres « ne respirant pas la délicatesse », des paradoxaux, des « hallucinés de l’effort nu » voulant, avant de mourir, « savoir leur mesure d’homme ». Des « importuns en Paris » qui, tous, ont maintenu le parler parisien – à grosses syllabes et fort voltage – à son plus haut feu. Une salle « d’acerbes et de boutefeux » dont le narrateur, intronisé par la troupe, se fait le chroniqueur. De ces âmes proscrites revenues en Paris, il dresse le portrait en pointant le trait singulier, l’attitude, l’élément qui identifie une existence mieux que tout. Des héros prolétaires, des refoulés dont il sculpte au couteau la biographie et qu’il élève à la dignité du livre.
Il excelle, Philippe Bordas, dans la restitution de ce chœur de paroles désaccordées et stridentes. Une polyphonie dont il rend la palpitation viscérale, la machinerie invectivante, la fougue, l’exubérance. Derrière ces moments où la langue vibre à pleine liesse, atteint un optimum expressif, il montre combien la salle devient alors un lieu d’affrontement des forces primordiales, tout comme il donne à deviner le poids du vécu à l’œuvre derrière l’énergétique de leur langage.
À ces portraits vient aussi se mêler le récit d’une étrange et passionnante rencontre amoureuse avec Awa, une Sahélienne gothique ayant « rage et allure », une jeune boxeuse fréquentant la salle des sports et vénérant Nerval, Baudelaire, Barbey, Huysmans mais surtout Artaud dont elle est tombée amoureuse. Après l’avoir séduite grâce à une paperolle « de son Antonin » trouvée dans un livre acheté d’occasion, le narrateur va vivre avec elle des moments aussi ésotériques que magiques au cours d’errances en quête des signes et des traces laissés par ces poètes dans le cimetière Montparnasse ou dans le centre historique de Paris, chaque sortie nouvelle se concluant par d’affolantes nuits d’amour, comme si Awa « convertissait le génie en volupté ». Une aventure mystico-érotique, une initiation à l’orgasme spirituel au cours de laquelle il n’aura finalement été que « l’être d’entremise d’un coït sacré ».
En assemblant en un même livre toutes les variantes du français présent et passé, tous les styles, toutes les saveurs, et en jouant de la tension entre les contraires, Philippe Bordas donne voix à un français entier qui outrepasse et sublime le langage courant. Ce qui est l’apanage de la grande littérature, celle qui est un art, et a partie liée à l’excès, au rire et à la joie de la profération.

Richard Blin

Les Parrhésiens, de Philippe Bordas
Gallimard, 464 pages, 25

Résurrecteur de Rabelais Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°264 , juin 2025.
LMDA papier n°264
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LMDA PDF n°264
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