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Poésie Un feu dans la tête

juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264 | par Jérôme Delclos

L’ultime livre de l’argentin Héctor Viel Temperley (1933-1987) brûle du deuil, de la maladie, et de l’éclat des derniers jours.

Poète discret voire secret, Héctor Viel Temperley est mort trop tôt, d’un cancer à l’âge de 53 ans. À l’exception de Poemas con caballos (1956), son premier recueil publié à 23 ans, il s’autoéditait à 100 exemplaires. À présent, les meilleurs critiques latino-américains le comparent à Blake pour sa dimension prophétique, à Rimbaud pour ses tourments de « voyant ». Quelques mois avant la fin, il livre son chef-d’œuvre, Hôpital britannique, du nom de celui à Buenos Aires où en 1985 il a été opéré d’une tumeur au cerveau et y a appris le décès de sa mère. Ardent poème de deuil et d’amour, c’est « le livre d’un trépané » comme il le dit dans l’unique interview qu’il a donnée, avant sa mort, et qui complète au mieux la très éclairante postface du traducteur. Si bien que cette première édition française constitue à la fois un précieux accès au poète culte en Argentine, et un beau témoignage d’admiration.
Hospital Britànico est très composé, sur le principe de la réécriture. Deux versions : la première, « Hôpital Britannique Mois de mars 1986 », tient sur une page et comprend cinq paragraphes. « Pavillon Rossetto, long coin d’été, armure de papillons ; Ma mère est venue au ciel me rendre visite./ J’ai la tête bandée. Je reste sur la poitrine de la lumière des heures et des heures. Je suis heureux. On m’a sorti du monde/ Ma mère, c’est le rire, la liberté, l’été./ À vingt rues d’ici elle gît, mourante./ Ici elle embrasse ma paix, trouve son fils changé, se prépare – dans Tes pleurs – pour tout commencer à nouveau. » La seconde version qui suit celle-ci, « Hôpital Britannique Mois de mars 1986 (Version avec éclats et « Christus Pantokrator » »), reprend ou développe, répète en boucles à la façon de la musique répétitive ou de la techno, certains éléments (« Pavillon Rossetto », « J’ai la tête bandée », « On m’a sorti du monde », « La liberté, l’été  », etc.), dans des « éclats » ou « esquilles » comme Rafael Garido le propose dans une note de bas de page. Ainsi dans l’une des nombreuses déclinaisons de « J’ai la tête bandée » : « Pour naître ma tête traverse le feu du monde mais avec un serpentin d’eau glacée dans la mémoire. Et je lui demande secours ». Ou pour « Pavillon Rossetto » : « J’ai rêvé qu’on coulait et qu’ensuite on nageait vers la côte lentement et que devant nos ombres de couleur vert clair fuyaient les requins ». Il est beaucoup question, récurrents et obsédants chez Temperley, de la mer, de la nage, de marins, des motifs déjà explorés dans El nadador (1967), Carta de marear (1969), Crawl (1982). Et parfois, ponctuant ces images toujours matérielles et sensuelles (« J’ai besoin de sentir du citron, j’ai besoin de sentir du citron », « (…) infirmières aux seins de lumière verte (…) »), les évocations du Christ de gloire des icônes byzantines, ici sorti d’une carte postale qui porte en légende « Christus Pantokrator, XIIIe siècle ». « Devant la carte postale je me tiens comme une pelle qui creuse dans le soleil, dans le Visage et dans les yeux du Christus Pantokrator. » C’est aussi, il en est question dans l’interview, le portrait d’un marin sur un paquet de cigarettes, sa tête de profil, logée dans une bouée, remplacée par la couronne d’épines : « Je me suis passionné pour le matelot sur le paquet de cigarettes John Player… Moi, je croyais qu’il existait. (…) J’avais rêvé de lui, et je l’ai pris pour le visage du Christ. Dieu est identique à un matelot, à un matelot juif peut-être, avec sa mâchoire si forte, carrée ».
Alors Temperley, demande l’intervieweur, un poète religieux ? « Non, pas du tout. (…) Je parle de matelots et de nageurs. Jésus Christ apparaît sous les traits d’un rufian, d’un fainéant, d’un sauveteur ». Et aussi : « Je suis peut-être un mystique, un poète surréaliste, n’importe quoi d’autre ».
Entrer dans un livre comme on nage, tel était pour son lecteur l’ambition de Crawl, archi-composé lui aussi. Ici, c’est le feu : « Le soleil, comme tout le sang du Christ sur un mur d’anesthésie totale ». Une grande, une très étonnante expérience de lecture, qui secoue sans que l’on sache trop pourquoi ni comment.

Jérôme Delclos

Hôpital britannique, d’Héctor Viel
Temperley
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Rafael Garido, Zoème, 43 p., 13

Un feu dans la tête Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°264 , juin 2025.
LMDA papier n°264
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