Qu’a à voir la poésie avec la comptabilité ? Si l’acte de compter vaut, par ses façons de quantifier, de doter d’une valeur, de soustraire, d’ajouter, et s’il le fait pour toute prosodie (notamment du mètre alexandrin à tout autre vers autre que « libre »), il ramène aussi à des résultats quantifiables. On comprend ce que le vers peut y gagner. Mais hors cet usage, quel profit tirer de la comptabilité, à part le compte juste ? Et a fortiori quand, comme l’écrit Antoine Dufeu (diplômé de l’EDHEC), au vers 2135 de son livre Comptes à rebours : « Une entreprise peut être non rentable et dégager une trésorerie positive, une société aussi ». Ou encore, pour en donner un autre exemple, par lequel se pensent l’exploitation, l’aliénation et le profit non distribué que la machine à cash capitaliste ne cesse de produire ad nauseam : « Pourquoi ou comment en est-on venu à produire tant d’objets et de marchandises, à proposer dans un supermarché 2+1 baguettes de pain dont une gratuite au prix de un euro soixante-dix centimes sans qu’on ait besoin ni de manger ni de dépenser non pas d’argent mais de matière première ou transformée ? »
Ce genre de questions, jusqu’à celle du prix réel à payer de la matière transformée, le livre de Dufeu, dans sa prose coupée et avec force recours à un matériau historique et spéculatif, l’aborde étonnamment en poésie, dans une écriture libre et percutante, depuis les premiers temps où elle apparaît (donc lointains), de Babylone aux Romains, et de Luca Pacioli (1494) aux années 1970. Parmi les 8 « Rudiments délébiles-Titre I » dont s’ouvre l’opus, le 006 précise : « Au moment de conclure et de passer à autre chose on livre et l’on délivre d’abord de l’argent de suite de la compta – eh !, boys, eh ! girls, eh ! boys and girls ! – passablement on investit avant de fonder en pure perte autant dire que l’on car-/bure, brûle-scintille, easy, babe, maze, awasome, (…) et à l’in-/térieur l’on régule, régale, tune le bazar il n’y a pas de hasard ». On régale Mr avec Mme régulation pour un max de profit. Si donc la comptabilité, dixit sa définition, « a pour objet la mesure de la valeur des moyens et des résultats d’une entité, qu’elle repose sur un ensemble de conventions et de règles », son système est subjectif, il s’élabore à partir de représentations particulières d’informations, et conséquemment d’une façon de concevoir le réel selon un sujet qui en aura défini les protocoles d’exploitation. Autrement dit, la compta dit ce qu’elle fait selon ce qu’elle aura dit qu’il faut faire. Mais elle ne le fait qu’à partir de la possibilité de l’échange, du blé à la monnaie qui lui permet d’exister. C’est en cela que la compta n’est jamais désintéressée, qu’elle est toujours liée au flux monétaire et au trafic de l’argent. Elle est l’un de leur centre de circulation. Elle vous saute alors autrement au visage, et ce livre, qui s’y emploie bien, rappelle qu’avec ses colonnes, « journaux, tableaux, comptes de résultat ou bilans/ces deux derniers (…) nommés en anglais/profit and loss et balance sheet » elle accroît leurres et méprises. La liste d’anti-prescriptions (pp. 33-40) qu’élabore Dufeu en donne une critique réjouissante, dont ceci : « On ne se méprendra pas à l’invocation à la renta-/bilité par les thuriféraires d’un ordre certes un/mais assez stupide de l’économie substituée à la/politique et plus encore d’une économie sans égal-/ité substituée à une politique non démocratique ».
Bref, entre gagner et perdre, prendre et avoir le temps, le capitalisme, qui ne cesse de s’étirer dans ses comptes ne fait que répondre à la question de se sustenter (time is money), soit de se soutenir dans le leurre de son auto-alimentation. Ce afin d’en extraire, tel le sustenteur, le plus de jus possible. Calculer la rentabilité quantitative du jus extrait par rapport à la matière première donnée, nous dit Dufeu, interroge l’efficace d’une translation (d’un tableur à un produit) finalement impossible, car elle consiste « à déplacer un insecte que l’on risquerait d’écraser sinon innocemment du moins par mégarde ». Qui est l’insecte ? C’est l’objet de ce livre de le rappeler, jusqu’à, notamment, ces deux vers (3221-22) : « qui prospecte qui, voire quoi ? qui prospecte/le profit ». À bon entendeur salut !
Emmanuel Laugier
Comptes à rebours. Au nom de dieu et du profit,
d’Antoine Dufeu, Éditions du Canoë, 272 pages, 18 €
Poésie Tout compte fake
Après Blanchiment (2025), l’écrivain et poète Antoine Dufeu propose avec Compte à rebours un livre de 3255 vers libres sur l’histoire et la pratique de la comptabilité – ou la description d’une machine de déviances ?

