Les soixante-dix-huit poèmes de L’Orangerie forment, en plus de contenir chacun un mot relatif à la couleur ou à la chose « orange », une véritable couronne de sonnets. Les 14 vers dont cette célébrissime forme se décline est ici déployée en une multitude de façons, par exemple le poème p.77 est fait d’une strophe de 14 vers successifs, alors qu’ailleurs la forme sonnet se répartit en différentes strophes (4 poèmes de 7 strophes de 2 vers, 17 de 4 x 3, 16 de 4 x 3 + 2, dont 27 n’utilisent qu’une fois une forme strophique unique de 14 vers, etc). C’est ce que précise savamment le tableau des « structures strophiques des poèmes », en sus des cinq pages finales de « notes », lesquelles éclairent l’origine d’une chanson citée, d’une référence, dont celles des saluts toujours courtois aux amis poètes et écrivains. Ces sonnets multipliés servent les divagations colorées de Gilbert Sorrentino qui, après le voir rouge du récit Red le démon (Cent pages, 2010), verse ici de l’orange sur chaque page. Cette orangiste gestuelle, qui secrètement travaille le leitmotiv obsédant du livre, n’est pas explicitée. Les pièces visuelles que l’éditeur reproduit (nature morte à l’orange de Chardin (?), Une jeune dame en 1866 dite « La femme au perroquet » de Manet et les quatre mobiles d’Anthony Caro que l’éditeur américain refusa de publier dans la première édition de Orangery), ajoutent plus au mystère de cette insistance qu’elles ne nous aident à en saisir la logique. Mais c’est sans doute ce que veut et à quoi participe chaque poème, d’être cet « encrier, cristal comme une conscience, avec sa goutte, au fond, de ténèbres relative à ce que quelque chose soit » (dixit Mallarmé dans L’Action restreinte). Le motif du poème de Sorrentino est donc lui aussi laissé à sa gangue d’obscurité, mais son geste est ici plus proche du montage cinématographique que de quelque hermétisme.
Chaque poème est ainsi une miniature de situations, allant du cocasse à l’étrange, façon pochade. Les sonnets, selon leur découpe, démultiplient les plans de chaque scène, dont celle-ci : « Absolument rien à voir/Là. Où dans mon souvenir je vois du grésil.//Qui d’un coup prend fin et le jour devient//Février radieux//Qui d’un coup prend fin, sa vie qui prend fin./Sans carillons/Ni orangers//Lumière étincelant sur la glace ». Aussi faut-il les retourner dans tous les sens pour y voir quelque chose saillir. C’est une des méthodes de leur lecture, qui s’accorde à la vitesse de notation composant parfois certains poèmes en sorte de Polaroid : « craquement sec des feuilles/soufflées ça-et-là sur l’herbe rouille./Glace mince et fine un cristal/lumineux dans le soleil blanchi./Les oiseaux sont partis sauf l’éclair bleu/des geais ». L’usage des mots, comprend-on enfin, est, dans le cylindre vocal du poème, une érotique de la langue ; elle diffracte les capacités du poème et le sauve de son emmurement « dans une situation symbolisée par l’orange ». Son sursaut vient de cette ductilité-là : « On ne doit pas couler la poésie dans des moules/a dit l’homme, menant un combat d’arrière-garde/en poussant des cris d’orfraie// Personne ne mange d’oranges/ dans les poèmes personne ».
Et si « Rien est tout ce qui rime avec orange » (« le mot orange en anglais est réputé ne rimer avec aucun autre mot. Il se prononce[ˈɔrɪndʒ] et ne compte qu’une seule syllabe »), alors il faut faire résonner dans ce presque rien la possibilité de toute existence : « Léger lavis orange encore/dans le ciel et bientôt Orion/s’avancera dans la pénombre/et j’irai à son pas ».
Emmanuel Laugier
L’Orangerie, de Gilbert Sorrentino
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Frédéric Forte et Juliette Nicolini
Cent pages, 86 pages, 20 €
Poésie Orangissime signal
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Emmanuel Laugier
Premier livre de poésie du génialissime américain Gilbert Sorrentino (1929-2006), l’auteur de Red le démon et de Salmigondis, L’Orangerie s’apparente à un patchwork de choses vues façon cubiste.
Un livre
Orangissime signal
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

