Francis Bérezné est né trois ans après Emma Santos (cf. p. 28), à Paris, lui aussi, le 17 novembre 1946. « Je suis né à l’hôpital Beaujon, à Clichy-sous-Bois, un an après la fin de la Deuxième guerre mondiale. C’est dire que ma vie est marquée par la joie de vivre qui éclate après ces terribles années, par le désespoir qui naît des horreurs qu’on découvre à ce moment, et par l’angoisse de mes parents, qui ont vécu quatre ans dans la peur. » L’histoire de Francis ressemble étonnement à celle d’Emma Santos : leurs vies ont pris un tournant commun lorsque la maladie psychique les a envahis et qui leur a fallu se battre contre elle, tout en résistant à la pulvérisation de leur être par la psychiatrie… Les mêmes effets procurant parfois les mêmes résultats, leur longue révolte les a poussés à une lutte contre la psychiatrie institutionnelle, tout en nous procurant des écrits, des œuvres graphiques, et, dans le cas de Francis Bérezné une réflexion sur les limites de l’art brut.
Francis est d’abord un artiste. Très tôt, il découvre le dessin qui devient une activité continue, y compris durant les voyages qu’il fait durant son adolescence. Assistant aux beaux-arts, il progresse vers une prise en charge de l’image et de l’écrit et réalise des films expérimentaux. En 1966, lors d’un passage à Lausanne, il découvre l’art des fous mais n’en est manifestement pas convaincu. À partir de 1970, il devient enseignant à l’École nationale supérieure des beaux-arts à Paris pour une courte période. Son emploi ne dure guère car il est démis en 1972, incapable d’assurer son service. L’année précédente, il a été emporté lui-même dans la spirale de la folie et pour de nombreuses années. La maladie mentale est diagnostiquée, on l’interne. S’ouvre alors la période pénible de résistance et d’efforts pour une fragile reconstruction. De ces circonstances naissent des dessins que l’on aurait pu qualifier de « bruts ». Il est cependant perplexe.
Son propos sur l’art brut est très remarqué. Le Dit du brut. Colère (La Chambre d’échos, 2001) est une réflexion sur cet art à propos duquel « J’ai voulu battre en brèche un certain nombre d’idées reçues, déclare-t-il (…) il fait partie de l’Art du vingtième siècle, au même titre que ses grands créateurs reconnus, et comme eux inspirant fortement la production d’aujourd’hui. (…) Mais je me fous de l’Art brut ! Il n’y a pas, il n’y a jamais eu d’Art brut. Ce n’est qu’une de Ses inventions (de Jean Dubuffet, ndlr). Et pas des meilleures. Qui, après qu’on eut enfermé les fous, enfermait leurs œuvres dans un concept et un Musée, sinon à double tour et comme sous haute surveillance, du moins à consommer selon un strict mode d’emploi. En vérité, Wölfli créait comme n’importe quel autre artiste. (…) Leur spécificité est d’être, comme tout artiste digne de ce nom, un parmi les autres et irréductible aux autres. »
Après avoir été fou, Francis Bérezné intervient en tant qu’animateur d’un atelier d’arts plastiques à la Clinique du Château de La Borde (Cour-Cheverny, Loir-et-Cher). Par ailleurs il peint, il sculpte et il écrit. Il s’est installé à Annoville (Manche) dans deux petites maisons de 25 m2 qu’il remet littéralement debout. Les éditions La Chambre d’échos qui le soutiennent donnent successivement cinq volumes dont La Mémoire saisie d’un tu suivi de Je m’appelle Claudius (1999) et La Vie vagabonde suivi de Singe mon herbier (2002) où se déclinent sa déraison, son esprit « à ciel ouvert » qui chaque jour se rend à la bibliothèque pour noter le flot des mots que lui dicte sa voix intérieure. Singe, son alter ego, perd la tête et le sait.
Vint enfin À côté (2010) où se rencontrent un vieil homme en maison de retraite et Dieu, une traversée pour l’Amérique, une dot non réglée, et des avanies qui laissent au vieillard l’option d’écouter son interlocuteur et d’échapper à l’enfermement. Car il s’agit bien de Guérir de l’hôpital (2017), titre d’un ultime recueil d’œuvres graphiques et de textes inédits, souvent excellents, publié en parallèle d’un petit volume à l’usage des amis, Une vie de fou (G. Bérezné, 2017). On y lit comment se prend « un psychotrope comme une aspirine », et comment « Chier au milieu du salon, sans conséquences » : « Je ne suis pas très fier de moi, et même un peu emmerdé. Embarqué depuis deux ans dans une dépression de plus en plus profonde, un délire de plus en plus vaste qui culmine avec les menaces de la guerre en Irak (…) j’en arrive à de tels sommets d’angoisse, si douloureux que, ne sachant plus quoi faire pour que ça s’arrête, pour conjurer un destin qui ne dépend finalement que de moi mais qui me semble tellement misérable, par un mécanisme qui relève de la pensée magique j’avale d’un coup une plaquette entière de neuroleptiques »… S’ensuit du barouf, forcément « j’avoue ma connerie ». La dernière eut lieu le 17 octobre 2010 dans son village, Francis Bérezné s’ôta la vie.
Éric Dussert
Un site lui est consacré : www.francis-berezne.net
Égarés, oubliés Irréductible parmi les autres
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Éric Dussert
Des beaux-arts à la clinique de la Borde en passant par l’hôpital psychiatrique, Francis Bérezné a raconté la folie pour la dépasser.
Un auteur
Irréductible parmi les autres
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Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.
