Assia Djebar : femme, vie, liberté
ALGER
La conquête débute ainsi, dans la beauté (L’Amour, la fantasia).
« Aube de ce 13 juin 1830, à l’instant précis et bref où le jour éclate au-dessus de la conque profonde. Il est cinq heures du matin. Devant l’imposante flotte qui déchire l’horizon, la Ville Imprenable se dévoile, blancheur fantomatique, à travers un poudroiement de bleu et de gris mêlés. (…)
Ce 13 juin 1830, le face à face dure deux, trois heures et davantage, jusqu’aux éclats de l’avant-midi. Comme si les envahisseurs allaient être les amants ! La marche des vaisseaux qui suit la direction du soleil se fait si lente, si douce que les yeux de la Ville Imprenable paraissent les avoir fichés là, au-dessus du miroir d’eau verte, dans l’aveuglement d’un coup de foudre mutuel.
Et le silence de cette matinée souveraine précède le cortège de cris et de meurtres, qui vont emplir les décennies suivantes. »
BERBÈRE
Le patient travail d’archéologues et de linguistes a permis de restituer l’histoire du berbère, langue de la tribu maternelle (Vaste est la prison).
« Ainsi, au cours des années 1860, se rétablit le tracé émouvant d’une civilisation si ancienne, sa mémoire ayant certes conservé la langue dans sa rudesse et son âcre douceur, mais de leur exil dans les sables, les lettres reviennent à leur source, cherchent à être réécrites, et par tous !
Tandis que le secret se dévoile, femmes et hommes (…) combien sont-ils encore – combien sommes-nous encore – toutes et tous à chanter, à pleurer, à hululer, mais aussi à aimer, installés plutôt dans l’impossibilité d’aimer – oui, combien sommes-nous, bien qu’héritiers du bey Ahmed, des Touaregs du siècle dernier et des édiles bilingues de Dougga, à nous sentir exilés de leur première écriture ? »
(DÉ)COLONISATION
Lors de son discours de réception à l’Académie française, le 22 juin 2006, Assia Djebar ose, courageusement, frontalement, ce bilan.
« La France, sur plus d’un demi-siècle, a affronté le mouvement irréversible et mondial de la décolonisation des peuples. Il fut vécu, sur ma terre natale, en lourd passif de vies humaines écrasées, de sacrifices privés et publics innombrables, et douloureux, cela, sur les deux versants de ce déchirement. (…)
L’Afrique du Nord, du temps de l’Empire français – comme le reste de l’Afrique de la part de ses coloniaux anglais, portugais ou belges – a subi, un siècle et demi durant, dépossession de ses richesses naturelles, déstructuration de ses assises sociales, et, pour l’Algérie, exclusion dans l’enseignement de ses deux langues identitaires, le berbère séculaire, et la langue arabe dont la qualité poétique ne pouvait alors, pour moi, être perçue que dans les versets coraniques qui me restent chers.
Mesdames et Messieurs, le colonialisme vécu au jour le jour par nos ancêtres, sur quatre générations au moins, a été une immense plaie ! »
DELACROIX
L’orientalisme – relisons Edward W. Saïd –...

