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Domaine français Les nouveaux âges farouches

septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266 | par Éric Dussert

Après la fin de l’espèce humaine (Le Dernier Monde), Céline Minard livre sa vision du monde d’après, partagé, riche, naturel.

Depuis R., son premier roman (Comp’act, 2004), Céline Minard n’a jamais lésiné sur la nouveauté. La nouveauté esthétique s’entend, celle qui réveille la curiosité et offre à son lectorat l’excitation permanente. Changeant de registre, parfois de tonalité, elle a exploré plusieurs pistes, renouvelant systématiquement et son propos et sa langue. Pour la romancière, tout nouveau livre implique une nouvelle langue, donc de nouveaux mots, et, en l’occurrence, de nouveaux êtres.
Sous sa plume, on avait assisté à la fin de l’humanité avec Le Dernier Monde (Denoël, 2007), premier pas vers cette recomposition d’un monde nouveau qui apparaît sous nos yeux dans ce roman, Tovaangar, qui dit l’enchantement d’une nature rendue à tous ces membres. « Durant les années sombres, chaque forme de vie avait connu l’expérience de l’exil et de la peur sous une forme spécifique. » Le bipède n’est plus désormais la forme qui prime : on existe sur terre entre Auboissiers, Dronotes, Muridés, Gophers, Hydros, Creates, Oaks, etc., on vit en sub ou en sout, selon que l’on préfère les tunnels souterrains, ou bien sol et canopée. « Ils se tenaient aux portes d’un monde complet, une région biotique homogène, ils en devinaient les capillaires, les méandres, les réserves, les habitats et les habitants »
L’homogénéité, la fluidité sont des notions qui traversent le livre de part en part, de même que les enjeux du savoir et du vivre ensemble constituent deux piliers structurant le propos de la romancière. Entre Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame et le Terremer d’Ursula Le Guin, l’univers qui se présente constitue le topos d’une écologie débarrassée des « bétumes » (bitume) ou du « concrete » (béton) de la civilisation disparue dont les restes les plus remarquables sont voués à provoquer l’inquiétude ou une admiration un peu désemparée. « Le concrete et le bétume avaient des points communs. Ils étaient liés au lisse, au dur et à la durée de la même façon ils niaient leur nature de composés, ils aspiraient, sauvagement, à un temps plus long que celui de la pierre, peut-être de la terre, ils étaient contrevenants, des aberrations, effectivement. »
Céline Minard se régale dans ses descriptions d’êtres, de biotopes et de structures naturelles autant qu’elle avait dédié de précision à la civilisation technicienne de son Dernier Monde. Et dans ce roman de l’osmose, c’est le mot « sauvagerie » qui désigne notre époque capitalistico-prédatrice-canalisatrice. Concernant les effets annulés d’un barrage, relique, quand l’eau, rendue à sa liberté, a sa divinité, elle nous présente Paayme Paxaayt vénérée par les Hydros : « Ama regardait le fond et la marche de l’eau. (…) La pelouse nourrissait Paayme Paxaayt de suintements continus, il était difficile de savoir si la rivière trempait la zone ou si la zone alimentait la rivière. L’échange était souple, les protagonistes changeaient de rôle en fonction des événements météoriques. »
Conçu alors que Céline Minard passait une part de son temps aux États-Unis, ce livre d’une Los Angeles revue dans un panoramique impressionnant est à la fois la quête de plusieurs êtres de natures différentes vers le savoir, la connaissance des origines et ce territoire nommé Hidden (comme un Eden dévoyé hérité de la sauvagerie). Leur cheminement permettant l’exploration multipliée de territoires variés favorise l’échange entre communautés. Du reste, la communication verbale et physique se résout sans effort, au point que tous parlent une même langue, s’interpénètrent de leurs rêves et partagent des pratiques qui confinent au chamanisme. On rêve, on tombe des nues, on découvre des endroits incroyables, comme cette double bande-passante de Corps variés qui transitent à deux moments spécifiques de la journée dans une frénésie qui n’est pas sans rappeler les heures de pointe sur nos autoroutes… L’humour n’est jamais absent des proses de Céline Minard (on se souvient de Bastard Battle, Léo Scheer, 2008), et là encore, elle ponctue ses inventions d’astuces et de références que l’université n’a pas fini de décoder. Témoignent ces néologismes (« un toit arbustif »), ce « volume trois des Humanimalités », ces changements de genre (« une belle arbre ») et le pétillant permanent qui conduit la lecture sans pause à la recherche d’un syncrétisme naturel. Céline Minard invente des processus (« l’abrogation mentale des Creates » par exemple) et maîtrise, comme très souvent, la conduite de sa fiction. Tout lecteur se reconnaîtra : « Elle ne savait plus où elle était, quelle matière ou quel espace la déplaçait, elle était sans poids, tenue dans une main tiède loin de la gravité, au cœur de la formation involontaire, impersonnelle, infinie et continuelle de l’univers. » Et pourtant, on le sait, « Emprunter le Rêve d’autres Corps est une science délicate. » Le futur ne sera pas triste.

Éric Dussert

Tovaangar, de Céline Minard, Rivages, 686 pages, 23,50

Les nouveaux âges farouches Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°266 , septembre 2025.
LMDA papier n°266
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LMDA PDF n°266
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