La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Essais Histoires de cinéma

octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267 | par Guillaume Contré

Avec ce livre riche en anecdotes, Luc Béraud raconte son expérience d’assistant réalisateur auprès de Rivette, Duras et Robbe-Grillet.

Au travail avec Duras, Robbe-Grillet, Rivette et quelques autres

Dans le cinéma, avoir de l’argent ou pas définit bien des choses. L’imaginaire des réalisateurs doit composer avec cette limitation. Le cinéma le plus créatif est souvent, selon une logique perverse, celui qui a le moins de moyens. Cela impose de maîtriser l’art des bouts de ficelle et souvent, pour les membres de l’équipe technique, d’être sur tous les fronts et de ne pas se limiter à leur fonction la plus immédiate.
Cela, Luc Béraud le sait bien, lui qui, avant de passer à la réalisation de ses propres films et d’en co-écrire d’autres avec Claude Miller, fut premier assistant réalisateur pour certaines des productions les plus aventureuses des années 1970. C’est ce qu’il choisit de raconter dans un délicieux livre de souvenirs qui nous fait pénétrer au cœur de la frénésie, pour ne pas dire du maelstrom, de certains tournages épiques auxquels il lui a été donné de participer. Son rôle était bien souvent celui de l’homme à tout faire sur les épaules duquel pesaient de trop lourdes responsabilités. Une tâche parfois ingrate (lorsqu’il s’agit, par exemple, à quelques jours du début, de chercher désespérément la belle demeure qui servira de décor) mais qui ne lui permet pas moins d’exercer cette passion cinéphilique qui lui vient de son enfance à La Rochelle, quand il avait pu s’infiltrer sur le tournage d’une scène du Jour le plus long (la Normandie reconstituée en Charente-Maritime, car le cinéma est affaire d’artifice).
Trois réalisateurs littéraires sont au cœur de ce livre d’un cinéaste qui est aussi un grand lecteur. D’un côté, deux écrivains qui ont cherché à prolonger leur univers romanesque sur pellicule, Marguerite Duras et Alain Robbe-Grillet, à travers des productions particulièrement radicales, quoiqu’aux esthétiques opposées, le dépouillement durassien (« elle appuie ses silences, ce qui donne de l’autorité à ce qu’elle dit ») n’ayant pas grand-chose à voir avec les puzzles de l’auteur des Gommes qui mêlent parodie de polar et érotisme plus ou moins olé olé (dont une scène de nu sur lit de tagliatelles). De l’autre, il y a une des figures les plus discrètes de la Nouvelle Vague, Jacques Rivette, et son film lewiscarollien Céline et Julie vont en bateau, dont le tournage particulièrement chaotique (un édifice branlant toujours sur le point de s’effondrer) donne lieu à un passionnant chapitre du livre.
S’il est fier d’y avoir participé, Béraud ne cache pas que ce fut une course d’obstacles où les coups de génie et un apparent amateurisme désinvolte ne cessaient de se télescoper. Rivette « a un caractère paisible », il « ne se met jamais en colère en cas d’imprévu », il fait somme toute « le dos rond » en considérant que tout « inattendu enrichit la scène », mais il se comporte aussi comme si les conditions techniques ne le concernaient pas, ce qui tend à générer « une animosité sourde de l’équipe » avec laquelle l’assistant doit se dépatouiller. Les scènes s’écrivent la veille pour le lendemain, ce qui donne lieu à toutes sortes de délibérations et retards. On tourne « dans un désordre déconcertant » qui agace le perfectionniste qu’est Béraud. Ce n’est que bien plus tard qu’il pourra voir le film avec la sérénité suffisante pour apprécier le résultat, car au cinéma c’est aussi le montage qui donne forme à ce qui, sur le moment, avait tous les atours de l’informe.
L’atmosphère est plus détendue avec Robbe-Grillet, « très drôle et très clair dans ces demandes ». Pour lui, « faire des films à faible coût limite considérablement les risques et autorise en conséquence à créer des œuvres audacieuses ». Alors « on tourne vite » et tout le monde s’amuse (sauf Philippe Noiret, qui sur le plateau du Jeu avec le feu se demande ce qu’il fait là). C’est un peu plus monacal pour Jaune le soleil avec « la grande Marguerite », qui aime néanmoins s’entourer d’admirateurs « qui ne fichent rien et encombrent le plateau », ce dont Béraud se moque gentiment. Mais si « l’un tourne », il arrive hélas que « l’autre pas ». Ainsi du maître de l’absurde Roland Dubillard, cet « être étrange qui conserve des traits de l’enfance ». Son film, dont le « mouvement est celui d’un édifice qui se construit et s’achève dans la ruine », ne se fera pas, malgré l’implication enthousiaste de Béraud. Le cinéma le plus risqué est aussi le plus fragile.

Guillaume Contré

Au travail avec Duras, Robbe-Grillet, Rivette et quelques autres,
de Luc Béraud, Marest, 216 pages, 22

Histoires de cinéma Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°267 , octobre 2025.
LMDA papier n°267
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°267
4,50