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Essais Un sphinx nommé shakespeare

octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267 | par Richard Blin

Du plus grand dramaturge depuis les Grecs, on ne sait rien. Magicien de la scène et de la langue, il demeure un inconnu. De cette matière fantôme, Philippe Forest tire un livre qui ressemble à un mirage.

La proposition de parler à sa guise, « et selon sa fantaisie », d’un écrivain d’autrefois, de réinventer son œuvre et de rêver sa vie – selon le principe qui gouverne la collection dans laquelle paraît le Shakespeare de Philippe Forest – ne pouvait que séduire ce dernier tant il aime lire et écrire à contresens (La Beauté du contresens, Cécile Defaut, 2005), aller au-devant de ce qui se dérobe ou se pose comme incertitude. Rien d’étonnant donc à ce qu’il ait choisi de raconter la vie d’un homme immensément célèbre mais sans vie, ou plutôt pourvu d’une vie dont nul ne sait rien : William Shakespeare.
À mille lieues de la biographie traditionnelle, il raconte son histoire en lui donnant une allure de conte qui la fait seule exister. Il le fait en se faufilant dans sa fable, en y mettant un peu de la sienne, d’histoire, parce qu’il sait qu’entre le portrait d’un autre et l’autoportrait la frontière est bien mince, que faire le portrait d’un autre, « si la chose était possible », reviendrait à faire le nôtre. Ce que Borges traduit à sa façon en disant à propos de Shakespeare qu’il « ressemblait à tous les hommes, sauf en ceci, qu’il ressemblait à tous les hommes », autrement dit qu’il était tout ce que sont les autres, ou tout ce qu’ils peuvent être : semblable à tous en même temps, « au génie près » ajoute Forest.
Le fascinant est qu’après que des milliers de livres ont été écrits sur lui, on ne sait toujours pas qui il était. Un mauvais garçon ? Un brave homme ? Les deux à la fois ? Un homme de paille, le prête-nom d’un génie ? Les seules choses que l’on sache avec certitude, c’est qu’il naquit à Stratford-upon-Avon, le 23 avril 1564, qu’il s’y maria et y eut des enfants, qu’il partit en 1592 pour Londres où il commença comme acteur, écrivit des poèmes et des pièces, et qu’il revint à Stratford, fit son testament, mourut à 52 ans, le 23 avril 1616, jour de son anniversaire, et fut enterré. Une existence qui se réduit, comme celle de chacun, à quelques événements et à une kyrielle d’anecdotes vécues. Ce n’est que sept ans après sa mort qu’un premier recueil de ses pièces fut publié, un in-folio réunissant 36 pièces et établissant les contours d’un « canon » de ses œuvres qui ne changea quasiment plus au fil des siècles. Mais là où il ne restait qu’un livre, on voulut à toute force qu’il y ait eu un homme. Et comme il n’avait pas de vie – Shakespeare n’a laissé aucune correspondance, aucun journal, ni même aucun manuscrit – on chercha des confidences dans ses pièces, on lui inventa une histoire à partir de celles qu’il avait racontées, mais comme elles disent tout et son contraire, et « puisqu’il était semblable à tous les hommes en même temps », tout s’annule.
On crut alors pouvoir déduire l’histoire de sa vie en se tournant vers sa poésie, voir dans ses Sonnets une sorte de journal intime, mais rien ne nous dit qu’il n’y interprète pas un rôle au sein cette grande comédie sociale aussi bien que sexuelle qu’il ne cesse de dénoncer. Finalement, nous dit Forest, c’est une antibiographie qu’il faudrait écrire, qui ferait la somme de ce que l’on ne sait pas, que l’on ne peut qu’imaginer : pourquoi partit-il à Londres ? Comment devint-il acteur puis auteur ? Pourquoi n’a-t-il légué à sa femme qu’un lit et non le meilleur ?…
Rien de stable donc, rien d’assuré si ce n’est, peut-être, qu’il fréquenta le milieu de la poésie élisabéthaine et que son Théâtre s’appelait Le Globe. Faute de savoir ce que fut sa vie, reste son théâtre. N’ayant jamais fait précéder ses pièces d’aucune préface, il faut en conclure que toute sa théorie du théâtre tient dans ses pièces. C’est un théâtre qui ne respecte aucune des trois unités de l’idéal classique et qui semble n’obéir qu’à la nécessité de plaire. Autour de thèmes comme l’Histoire de son pays, le mal, la luxure et la déraison de l’amour, il ne cesse de nous dire que le monde est un théâtre, et que les hommes et les femmes y sont semblables à des acteurs. Au moyen d’une langue qu’on devrait appeler le shakespeare, il ne nous dit rien sur lui-même mais tout sur l’homme dans un monde qui est une scène géante « où le jeu doit se poursuivre jusqu’au néant ». Une vérité qui ne peut que s’éprouver sur le mode du vertige et qui, dépassant une conception toute faite de la catharsis, pose au spectateur la question de savoir comment survivre à l’épreuve qu’elle nous impose. C’est sans doute à chaque lecteur – en sachant qu’il est, comme tout un chacun, tissé dans une étoffe de songe – d’apporter la réponse qui lui va.

Richard Blin

Shakespeare, de Philippe Forest
Flammarion, « D’après », 336 p., 21,90

Un sphinx nommé shakespeare Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°267 , octobre 2025.
LMDA papier n°267
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