Impossible de trop en dire sans en dire trop. C’était le cas avec Assemblage (Grasset, 2023) : Natasha Brown écrit des romans acides, caustiques, politiques, dans lesquels elle dénonce autant qu’elle raconte, aux limites de la bien-pensance, avec rythme et percussion. Pour mettre en scène cette ambition, la galerie de portraits des Universalistes se veut explosive, comme l’enquête « Lingot d’or, confinement » qui les met en scène : un banquier d’affaires hors sol, immoral, peu scrupuleux, des activistes paumés, idéalistes, plus un gourou, une éditorialiste sulfureuse, une pigiste free-lance en quête de gloire – ou au moins d’un salaire décent et de la reconnaissance sociale après laquelle elle court depuis ses années étudiantes. Tous ces personnages animent une réflexion sur les médias, la puissance du prescrit, les biais narratifs autant qu’informatifs, le pouvoir du récit, la manipulation des uns, le mensonge des autres, les news plus ou moins fake et l’art de l’influence.
La construction du roman est habile. On découvre d’abord l’article-essai d’Hannah, en date du 17 juin 2021 : « L’amour de l’or » (en partie disponible en ligne sur le fictif magazine Alazon : https://alazonmag.com/a-fools-gold/. Gadget, oui, mais qui sert le propos). S’ensuivent trois narrations individuelles, nommées d’après les lieux où elles se déroulent, mais qui auraient aussi bien pu prendre nom et qualité de leurs protagonistes. Soit : la Désillusion d’Hannah, la Chute de Richard, le Triomphe de Lenny. Trois personnages, trois lieux pour refermer le piège du journalisme complaisant et des ambitions sans limites.
Un drame en quatre actes donc, mené sans temps morts, et qui va très au-delà des historiettes individuelles. Comme dans Assemblage, l’écrivaine britannique multiplie les niveaux de lecture. Le premier est celui du traitement de l’information, du partage de la vérité, de la crédibilité des médias, de la position d’autorité, susceptible d’être contestée sauf à aller dans le sens de l’opinion. Fabrique du mensonge, mais orchestrée avec une subtilité qui interdit tout arbitraire. En arrière-plan, et on retrouve les grandes thématiques de son premier roman, la question de l’émancipation sociale, de la reproduction des élites, de la sclérose sociétale, du frein aux ambitions, et de l’unicité du rêve, de l’objectif qui sert les ego : être, devant, plus grand, riche, (re)connu.
La question du pouvoir de dire, de guider, d’orienter est au cœur du récit et Natasha Brown contraint son lecteur à se positionner, à prendre parti ; un tour de force qui découle à la fois de la densité des personnages qui même secondaires sont étonnamment présents, et de son habileté à semer des indices sans jamais trop en dire, ce qui lui permet des retournements de situation souvent parfaitement inattendus.
Julie Coutu
Les Universalistes, de Natasha Brown
Traduit de l’anglais par Marguerite
Capelle, Grasset, 240 pages, 20,40 €
Domaine étranger Vérités et mensonges
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Julie Coutu
Dans son deuxième roman, Natasha Brown pose un regard satirique et incisif sur la société anglaise – et ses médias.
Un livre
Vérités et mensonges
Par
Julie Coutu
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

