Le roman historique de Paul Harding (né en 1967) est en deux temps, entre la fin du siècle des Lumières et l’aube du XXe siècle. Utopie et anti-utopie s’y répondent. Sont-ils des explorateurs, des vétérans de quelque guerre, des égarés ? Depuis l’arrivée de l’ancien esclave Benjamin Honey, et de Patience, sa femme irlandaise, ces familles insulaires vivent en paix malgré la pauvreté, les enfants sont sans conséquence tour à tour noirs ou blancs. Leur isolement, sur Malaga Island, au large du Maine, pendant plusieurs générations, les protège : « Personne parmi les habitants de l’île ou leurs ancêtres n’avait jamais payé d’impôts, ni possédé de compte en banque, ni contracté d’emprunt, ni obtenu le moindre acte de naissance, certificat de mariage ou permis de pêche. Ils vivaient sur l’île depuis plus d’un siècle, tout simplement, sans guère recevoir d’aide ni subir d’hostilité particulière de la part de leurs voisins du continent. » En quelque sorte des libertariens. Jusqu’à ce qu’en 1912 l’irruption d’un trop bien intentionné missionnaire chamboule tout.
Bien que Matthew Diamond soit ébloui par les dons des enfants qu’il découvre, un latiniste, un mathématicien, un artiste, son idéalisme dévoyé le pousse à mettre en œuvre ses théories eugénistes. En dépit de son apparente charité, il ne parvient qu’à détruire cette humanité. Puisque déclarés « mulâtres » et « dépravés », les autorités n’ont de cesse de les envoyer, non sans les séparer, sur le continent américain.
L’on reconnaît dans cet Autre Eden, aux vivantes péripéties, aux caractères bien trempés, tel le peintre Ethan ou Esther la mère attentive, un roman philosophique, dans lequel l’île est le symbole de l’utopie, qu’une société prédatrice vient araser.
Thierry Guinhut
Cet autre Eden, de Paul Harding
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Matthieu, Buchet-Chastel, 320 p., 22,50 €
Domaine étranger Cet autre Eden
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Thierry Guinhut
Un livre
Par
Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

