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Poésie De la craie à la création

octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267 | par Richard Blin

Dans un livre qui fait entrer le pays de Caux dans la parole, Jacques Moulin chante les lieux de son enfance. En croisant prose poétique, vers libres et rondels.

Enfant des vagues et du cri des mouettes devenu arpenteur de falaise, marcheur de grève et dévaleur de pente herbeuse, Jacques Moulin est né, en 1949, dans le pays de Caux, en Normandie maritime. Si la vie l’a conduit à vivre en Franche-Comté à partir de 1985, le lieu de l’enfance ne l’a jamais quitté. Et à force d’y revenir et de le reparcourir, il a fini par acquérir, à Yport, une « maison secondaire qui est maison temporaire ». De ce retour au « pays de soi », celui de l’enfance et du souvenir, est né un livre : Carnet d’Yport.
En poète, c’est-à-dire en mobilisant la musique des mots et en s’appuyant sur leurs propriétés physiques et rythmiques, Moulin reconsidère ce qui fait le pays de Caux, en inventorie les éléments – depuis la géologie jusqu’à la langue « des gens de côte » – et fond toute cette matière en une seule matière-émotion qu’il convertit en mots, phrases, vers libres et même rondels, ce poème à forme fixe comptant deux quatrains et un quintil, et construit sur deux rimes et un refrain.
Ce retour au paysage originel l’engage tout entier, l’implique dans ce qui parfois relève d’une sorte d’osmose avec les lieux. Car revenir aux choses mêmes, c’est s’engager dans leur épaisseur, partager des lieux qui incluent les gens qui y ont vécu et y vivent encore. C’est y être inclus soi-même et c’est « causer d’amitié » avec le pays. Dit autrement c’est sentir sa présence se déposer en soi, présence à laquelle Jacques Moulin donne voix ou écho au fil des sept sections qui composent son livre, comme autant de parcelles qui seraient nées d’un remembrement des lieux, des motifs et des souvenirs.
Dès le début du livre est précisée l’importance du calcaire, « pierre de la brisure et de l’usure », pierre que l’auteur engage « dans la matière des mots dans le déhanchement de la parole érodée, dévidée respirée », pierre qui lui a donné une langue qu’il met au service d’une parole nourrie du tréfonds du pays et des chants mêlés du silence des falaises et de « la révolte des galets qui vont – dérangés à peine – mourir en mer ». Dans « Retour en Caux », il dit l’entrée progressive dans un territoire à redécouvrir – « comme une revoyure de terre nouvelle » au goût d’« ancien nouveau et de nouvel ancien » –, et ce jusqu’à l’arrivée au village natal de Saint-Jouin-sur-Mer où tout a commencé. Viennent ensuite des pages qui évoquent ce lieu temporaire qu’est le village d’élection, Yport, avec un i grec initial qui est comme « un sémaphore face au large ». Yport où Moulin possède une maison de pêcheurs, « une maison pour le plaisir », avec un jardinet et une terrasse en bois qui ressemble à un pont de bateau. Yport et ses villas de petite station balnéaire, son passé de pêcheurs en Terre-Neuve et ses métiers d’hier, comme celui de ramendeur (il reprend les mailles endommagées du chalut), celui de tessier (il file le coton ou tisse la toile) ou celui de balairier (il fait des balais en bruyère).
Dans le « Glossaire du Caux », l’auteur passe en revue les mots du cru, les déplie, les aide à dire un peu de leur secret, ou bien en fait sonner la note intime. Du port pétrolier d’Antifer à la Valleuse – brèche qui creuse un V dans les falaises crayeuses – en passant par la Cour-masure – lieu d’habitation retranché derrière une levée de terre bordée par un talus –, la Craie« mémoire normandeuse qui chante au fronton des falaises » – et par la Mouette – qui raille et rit « pour exister face à la mer » et dont le ventre blanc « ré-enchante la falaise qu’elle redouble d’albâtre » –, c’est la singularité du pays de Caux qui est mise en exergue. Comme elle l’est, d’une autre façon, dans « Journalier », une section qui regroupe des notes prise au jour le jour, des choses vues au jardin, sur les chemins du plateau ou les bordures de mer. Des notes qui sont comme l’ombre portée d’une émotion, ou l’ombre d’encre d’une rencontre comme celle d’un calvaire dont le Christ « n’a plus ni pieds ni bas de mollets rongés par la lèpre salée des embruns ».
Né d’un pari sur les mots, de l’intuition des lieux et de l’expérience du vivre, Carnet d’Yport boucle une trilogie du Caux commencée en 1999 avec Valleuse (Cadex) et poursuivie avec Escorter la mer (Empreintes, 2005). Trois livres comme une promenade toujours recommencée et toujours différente. Des suites d’instants poétiques indissociables d’une écriture qui rend aux mots le plein emploi de leur contenu – concret, qualitatif, sensible – et qui, en se passant de signes de ponctuation, tend à imiter le flux continu du réel et à rendre « la langue roulante des galets ».

Richard Blin

Carnet d’Yport, de Jacques Moulin
L’Atelier contemporain, 176 pages, 20

De la craie à la création Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°267 , octobre 2025.
LMDA papier n°267
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LMDA PDF n°267
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