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Domaine français Anatomie de la sale bataille

novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268 | par Jérôme Delclos

L’historien Bruno Cabanes réanime une bataille oubliée, avec ses morts, ses survivants, tous victimes. Un brillant tombeau littéraire.

Les Fantômes de l’île de Peleliu

Nulle île n’est une île » : l’exergue des Fantômes de l’île de Peleliu dit beaucoup de la démarche de Bruno Cabanes, titulaire de la chaire d’histoire de la guerre de l’université d’État de l’Ohio. Empruntée au fondateur de la microhistoire, la citation de Carlo Ginzburg signe la volonté de Cabanes d’éclairer la guerre du Pacifique, et au-delà « la légende de la « bonne guerre » » aux États-Unis, à partir de cette tête d’épingle sur la carte qu’est Peleliu dans l’archipel des Palaos, lieu de l’une des « deux pires batailles de la guerre du Pacifique » (1941-1945) avec Okinawa. Cabanes y a mené l’enquête, accompagné par la lecture des Mémoires et de la correspondance d’Eugene B. Sledge (1923-2001), un Marine rescapé des deux batailles, il avait 20 ans quand il a mis le pied sur Peleliu. D’autre part, la formule de Ginzburg, titre d’un essai sur quatre écrivains anglais et inspirée de celle fameuse du poète John Donne « Nul homme n’est une île », résonne avec le souci littéraire du chercheur français installé aux USA, son parti pris d’une histoire qui rompe avec, disons, l’insularité académique.
Autant dire que Les Fantômes de l’île de Peleliu est un livre ambitieux. Plusieurs histoires s’y croisent ou s’y empilent par « strates » comme le note bien la quatrième de couverture. Il y a l’histoire de Sledge – avant Peleliu, pendant, et après, vétéran alors hanté par son passé (« Quelque chose en moi est mort à Peleliu ») : témoin de l’horreur de la guerre et de la déshumanisation – le « dégrisement de l’âme » dit Cabanes – qu’il y a subi et contre quoi il lutte, une fois rentré au foyer, auprès des oiseaux, sa passion. Il deviendra ornithologue. Son portrait, page 13, « le regard perdu dans le vide  » lors de l’été 1945 après Okinawa, n’est pas sans rappeler celui célèbre d’un Marine choqué, saisi en 1968 au Vietnam par le photographe de guerre Don McCullin.
Il y a l’histoire de l’île elle-même, là encore un millefeuille : l’exploration des Palaos au début du XXsiècle par les Allemands, la vie et la légende du roi Lee Boo à la fin du XVIIIe, le drame, en septembre 1945, des deux cents rescapés paluans de retour sur leur île dévastée par les bombes et le napalm : « c’était comme si Peleliu s’était enfoncée dans l’océan. Le panorama était méconnaissable : “Tout était plat, plus de grands arbres, pas la moindre petite montagne – tout était plat.” « Il n’y avait plus une feuille verte », renchérit un autre témoin. « Tous les arbres semblaient en feu ». »
Il y a de très sales histoires de guerre et de haine. Celles de ces soldats posant pour la photo à côté du cadavre de l’ennemi, les « souvenirs » et « trophées » qu’ils collectionnent – têtes mutilées, colliers de dents en or. Il y a la peur, omniprésente, et des images de cauchemar : « j’ai fait feu sur un Japonais allongé devant moi, parce que j’avais cru voir son visage bouger – c’était des asticots ». Il y a le racisme des Américains pour qui les « Japs » ont une odeur. « « Ils sentent le porc », avance un Marine. « On dirait des sardines de troisième catégorie », renchérit un autre. Ils dégagent « une odeur de moisi – quelque chose comme le chou puant », précise un troisième »
Mais surtout, Les Fantômes de l’île de Peleliu se distingue par une voix à la première personne. C’est une école du regard, dès l’incipit : « La première fois que je suis allé à Peleliu, ne sachant que regarder, je n’ai rien vu ». Il lui faudra apprendre, et faire parler les morts. Ici, les archives sont des bunkers menacés par la jungle, des véhicules et des armes rouillés. Une usine désaffectée, son silence. À chaque pas, le sentiment d’une hantise. Il s’en dégage une prenante et sensible poésie des traces.
En somme, un essai de narrative non-fiction beau comme un roman, promis à devenir un grand livre de la meilleure littérature de guerre à côté de ceux de Norman Mailer, de Tim O’Brien et de Neil Sheehan. Cabanes vit aux États-Unis : a-t-il beaucoup lu les maîtres du « Nouveau journalisme » que réunit Robert S. Boynton dans Le Temps du reportage (Le Sous-sol, 2024), les Gay Talese, Ted Conover, Leon Dash et Cie ? Une chose est sûre : un écrivain américain est né. Qu’il soit français n’y change rien.

Jérôme Delclos

Les Fantômes de l’île de Peleliu,
de Bruno Cabanes
Seuil, 254 pages, 21

Anatomie de la sale bataille Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°268 , novembre 2025.
LMDA papier n°268
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LMDA PDF n°268
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