On pourrait se rassurer, se dire, et se convaincre, que tout ce que l’on vient de lire – et même de vivre tant cette lecture est à couper le souffle entre fous rires et frayeurs – que tout cela donc, ce n’est que de la fiction, des histoires impossibles, des trucs à l’imaginaire démultiplié, des machins parfois répugnants juste pour nous faire frissonner, nous ficher la trouille, et même parfois nous dégoûter. On pourrait. Mais non. Les histoires impossibles que raconte Mariana Enriquez semblent – ou plutôt sont – plus vraies que vraies, puisées dans sa réalité quotidienne, imprégnées de l’histoire de son pays en pleine dégénérescence (l’Argentine), ou d’un monde (le nôtre) en pleine mutation. L’écrivaine ajoute sa touche stylistique – un talent hors norme, énorme – à écrire le fabuleux. Extralucide et débridée comme le sont les cartomanciennes, elle s’amuse à tordre l’ordinaire, le décortique, l’habille de fantastique et le propulse sur le grand écran de nos méninges. Nous voyons alors défiler en panoramique les stigmates de la dictature, de l’obscurantisme, de la misère actuelle, de la violence débridée, de la déshumanisation galopante de nos sociétés libérales et, il faut bien le dire, démoniaques. Justement, fantômes, monstres et autres créatures répugnantes, peuplent les histoires que Mariana Enriquez s’emploie avec majesté à projeter sur nos rétines. Mais problème : plus elle se fait extravagante, tord la raison, bouscule les préjugés, contourne les pseudo-vérités, plus elle touche dans le mille et fait du bizarre, de ses hallucinations aussi dingues soient-elles, une sorte d’authenticité – un miroir.
Dans un décor à la Mad Max ou tout autre film de science-fiction improbable, proche de l’absurde mais pas tant que ça – cités urbaines déjantées, excroissances de bidonvilles, zones de décharge et en prime un « cimetière de frigos » – vivent des femmes (les personnages de Mariana Enriquez, sont, pour la plupart, des femmes). Viol, drogue, alcool, obésité, folie, abandon sont les ingrédients de base. Filles, sœurs, mères, grands-mères, toutes trimbalent leurs douleurs de vivre ou d’être mortes. Elles sont fantômes, si si, ou en passent de le devenir, hantent les maisons et les esprits. L’une a le visage qui s’efface ; nez, bouche, yeux, disparaissent. L’autre voit son ventre gonfler, gonfler. Une autre encore regarde avec angoisse sa putréfaction progresser, inexorablement. Mariana Enriquez met en scène les corps vieillis, torturés, la pauvreté qui tenaille, la solitude qui colle à la peau, les illusions perdues à jamais, avec parfois des sursauts de tendresse, d’amitié, et de cet humour qui rend digne. La nouvelliste dévoile le monde tel qu’il est et que l’on répugne à voir. Sa magie : grossir le trait, se jouer du fantastique pour mieux raconter, penser, bousculer et en finale se défendre de l’horreur qui s’insinue, déroulant lentement son linceul partout, à chaque coin de rue comme sur chaque bout d’âme. Peut-être, qu’écrire pour Mariana Enriquez, c’est vaincre la peur, celle du « froid d’un tombeau, du sang d’un lit vide, de la folie dans les yeux de quelqu’un sur le point de se pendre. C’est transpercer le mur du songe. »
Martine Laval
Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, de Mariana
Enriquez
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, Le Sous-Sol, 332 pages, 23,50 €
Domaine étranger Extravagante, mais pas tant
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Martine Laval
En douze nouvelles décapantes, l’Argentine Mariana Enriquez flirte avec le fantastique comme pour mieux exorciser l’horreur de notre monde.
Un livre
Extravagante, mais pas tant
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

