Vie brève, vie minuscule, vie dans quoi un coin s’est fiché un jour de mai 1988, à la mort de son fils Vincent, fauché par une voiture sur la route proche de leur maison. Vie que celle de Thierry Metz, qui ne se remettra pas de cette mort, malgré la hargne, l’écriture. Malgré les pages bouleversantes des Lettres à la Bien-aimée (Françoise Metz, mère de leurs trois enfants) où Vincent revient parler, se plier dans les pages froides du livre qui y tente sa résurrection. Mais le Lazare des Metz, dans le chantier de leur vie, ne sortira pas de son tombeau. Lui s’y engouffrera, y engouffrera sa souffrance, avec l’alcool qui n’aide pas, avec ses tentatives de suicide, jusqu’à la dernière, en 1997, à peine sorti de l’hôpital psychiatrique. Il avait 41 ans.
Le poète Cédric Le Penven, l’un de ses meilleurs connaisseurs, écrit pour la préface à L’Homme qui penche (Unes, 2017) : « Il n’y a que le perpétuel effondrement de l’ici et les mots écrits sur le cahier vibrent de cet effort immense de ne pas céder à la chute tout en évitant de l’interrompre. (…) Un homme vous attend, “un morceau de parole cassée dans la main” ». Cet homme, c’est lui tout entier qui ne se rejoindra pas, mais le fragment laissé dans la main est peut-être le livre entier dont nous aurons à suivre la fêlure. À l’accompagner, sans l’effacer, comme l’art japonais du Kintsugi invite à réparer un objet cassé en soulignant ses cicatrices de poudre d’or.
Mais il faut aussi ajouter un autre aspect de la vie et de l’œuvre de Thierry Metz, qu’Éric Vuillard souligne magnifiquement dans les quelques pages de sa postface : cet homme, qui fut maçon, bûcheron, ouvrier agricole (jusqu’à passer par les abattoirs) a dit ce que les « poètes plus favorisés par le sort n’avaient pas vu jusqu’ici, pas senti », soit tout ce qu’il aura fait entrer en son idiome en endurant sa langue naturelle, en la rabotant « entre les mots vides et les choses muettes, à propos de leur gloire déchirée. » C’est que Metz « écrit dans le déchirement du langage et des choses ». Il « encastre » dans ce hiatus sa blessure et sa lucidité. Il affronte la matière réelle, le ciment qui brûle les mains, le poids des gamattes de plâtre gâché, qu’il faudra tirer avant qu’il ne durcisse, etc. Puis la fatigue, l’épuisement des mains et de la tête. Ses mots sont une véritable matériologie (Michel Surya), ils heurtent le leurre du seuil afin d’en rendre la substance, le badigeon essentiel. Poing serré, hargne et rage, que l’on retrouve aussi dans les pages sans équivalence du Journal d’un manœuvre (Gallimard, 1990) dont le poète Jean Grosjean, qui sera son éditeur, dira qu’elles n’ornent rien, mais éclairent le réel, « d’une ombre qui rend évidente la luminescence propre aux choses, aux faits, aux êtres ».
« L’univers de médiocrité banale » des chantiers que dit Metz, que certains percevraient hâtivement comme triviale et futile (le Journal fut accueilli par le « milieu » de la critique avec réserve), ce livre l’affirme sans détour, non pour le magnifier, mais pour en affronter la matière des jours, à l’exemple de ceci : « Il [le manœuvre] manie la pioche comme un bâton. Tant qu’il n’a pas atteint ce qu’il veut, il continue. Il ne sort jamais du cercle de lutte. » On pourra questionner sa finalité, si elle ne sert pas à le sortir de son exploitation, que le vieux mot marxiste d’aliénation dit très bien. On se demandera s’il ne s’agit pas d’abord pour Metz de ne plus rien extorquer à sa propre existence. S’il ne s’agit pas plus ici, pour lui, en ces pages brûlantes et sobres, de sortir, de gagner le dehors pour « ici dans la parole creuse vacante (…) » ne plus rien échafauder, « Nul objet ni personne d’écriture ». Poème contre-mallarméen s’il en est, adossé à la crise qui ouvre en deux le vide ressenti, l’inanité, la vacuité, sonore des mots. C’est qu’il lui faudra « retourner la matière noire du livre// retourner la langue », « Écrire ayant vu mort l’enfant/ n’est plus écrire// Mais/ j’ai vu ce mot inhumain/ dit/ avant// s’ouvrir/ et disparaître.// Dehors ». Ouvrir le tombeau d’Anatole, comme celui de Vincent, mais « dans cette mâchoire/ le mot ne doit pas tomber// sinon,/ se réincarner ». Mais, avertit-il, « j’ai vidé la page pour que tu puisses entrer ». Et nous entrons alors, nous nous baissons sous cette voix aussi pudique que puissante.
Emmanuel Laugier
Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes, de Thierry Metz
Préface d’Isabelle
Lévesque, postface d’Éric Vuillard,
Poésie/Gallimard, 390 pages, 10,30 €
Poésie Des cals aux mains
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Emmanuel Laugier
Lettres à la Bien-aimée rassemble six livres (1989-1997) du poète Thierry Metz, l’auteur du Journal d’un manœuvre (1990) y donne à entendre des poèmes arasés comme des pierres charriées par la violence d’un éboulis.
Un livre
Des cals aux mains
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

