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Essais Mémoire en clair-obscur

janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269 | par Christine Plantec

Enquête familiale à la lisière du IIIe Reich ou comment apprivoiser les douleurs fantômes du passé.

Je suis descendante du peuple des Sudètes : une minorité germanophone installée dans les régions frontalières de la Tchécoslovaquie depuis le Moyen Âge, qui a été expulsée à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour avoir voté, quelques années plus tôt, en faveur de son intégration dans l’Allemagne nazie ». Ainsi commence l’enquête familiale d’Alexandra Saemmer dont le ton, volontiers déclaratif et énergique, n’en est pas moins pudique et ponctué de doutes, de désirs éconduits et d’hypothèses contredites ; une réalité méthodologique qu’en tant que chercheuse en sciences sociales elle a coutume de traverser. Sauf que mener une enquête dont on est à la fois le sujet et l’objet peut s’avérer compliqué. C’est pourquoi Alexandra Saemmer opère un déplacement : en décidant de situer sa recherche sur le terrain de sa propre famille, c’est toute une langue qu’il s’agit d’inventer, en s’appuyant notamment sur des ressorts qui sont ceux du récit littéraire comme autant de pièges tendus à la narratrice que de possibilités de reconstituer le passé familial teinté d’ambivalences, de zones d’ombre, de non-dits. Elle fait sien le précepte de l’historien Ivan Jablonka (cité par l’autrice) : « Chercheur, n’aie pas peur de ta blessure. Écris le livre de ta vie, celui qui t’aidera à comprendre qui tu es ». Mais il aura fallu quelques conditions pour s’autoriser ce pas de côté. « Arrivée à cinquante ans, je voulais être fixée ; quitte à affronter l’insoutenable », écrit-elle d’emblée, puis bien plus loin, elle prend conscience que ce travail de mémoire n’est possible qu’à la condition de s’accomplir dans une langue étrangère ; ce dont n’aura pas profité sa mère dont le silence est demeuré intact. Pour l’autrice, il eut été plus difficile de convoquer ce matériau historique là dans une langue qui n’eut pas permis une distance nécessaire d’autant que « les descendants sentent bien que les légendes familiales sont tramées de vérités douloureuses (…) qui ne doivent pas être énoncées frontalement, pour préserver un reste de dignité et de lien ».
Et puis il y a ce déclencheur. Fin 2023, l’autrice se voit confier par sa mère une pochette à l’intérieur de laquelle il y a, entre autres, le titre de propriété d’une ferme à Auspitz… ville tchèque frontalière de l’Autriche et de la Slovaquie et qui, gommée de la carte, n’existe plus. « Voici ton héritage. Prends-en soin ». Ce legs d’un patrimoine inexistant lui donne l’envie de creuser davantage les zones grises de l’histoire familiale dont elle est la légataire contrariée car depuis l’enfance elle doit faire face à deux récits contradictoires concernant ses ancêtres. Selon sa mère, l’histoire démarre en 1945 avec l’expulsion des Sudètes alors qu’à l’école, « on apprenait ce qui a précédé cette expulsion violente, c’est-à-dire la collaboration de la population sudète avec le Reich et avec le national-socialisme ».
Expatriés comme 3 millions de Sudètes, ses grands-parents et sa mère n’ont pas pour autant été accueillis par l’Allemagne d’après-guerre. Considérés comme des réfugiés, ils subissent le racisme ordinaire de leur situation de Heimatlos (sans patrie), ils s’enfoncent un peu plus dans la honte. Ce sont « des âmes gelées », dit Alexandra Saemmer, des êtres incapables de témoigner de ce qu’ils ont vécu et subi car dans ce récit il est aussi question de la violence faite aux femmes comme les viols de sa grand-mère maternelle par les soldats de l’Armée Rouge en 1945.
Mais c’est aussi à partir de documents officiels, de photographies, d’extraits de journaux et de témoignages glanés sur les réseaux sociaux où elle multiplie les avatars que l’autrice parvient à élucider le passé familial et ses contradictions. Quel était par exemple le degré d’implication de son grand-père vis-à-vis du national-socialisme alors qu’une de ses sœurs est fiancée à un juif et qu’il en approuve l’union ? Et si la tentation du romanesque s’est avérée parfois tentante, si « imaginer des causalités là où, en vérité, règne le non-sens » lui a paru parfois plus attirant, force est de constater que ses parents, gens de peu, n’ont rien des héros dont le lecteur est friand. « A pulsé en eux non pas le cœur d’une bête sanguinaire, mais le mollusque dégonflé du suiveur qui face à l’ordre du chef, “serre les fesses devant lui et pose les mains sur la couture du pantalon car “le suiveur s’affilie aux plus forts” ».
Ainsi en est-il du pouvoir de la littérature, elle comble certes les vides et produit un discours là où manquent les mots mais surtout « elle donne la parole à ce qui est inarchivable ». Pouvoir dont Alexandra Saemmer s’empare sans démesure et avec une lucidité exemplaire.

Christine Plantec

Les Zones grises, d’Alexandra Saemmer
Bayard, 297 pages, 20,90

Mémoire en clair-obscur Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°269 , janvier 2026.
LMDA papier n°269
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LMDA PDF n°269
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