Passionnant, le dernier essai de François Jullien. Philosophe, helléniste, sinologue, il a fait de l’entre séparant la langue-pensée chinoise de la langue-pensée européenne, un champ d’investigation, un lieu d’exploration des ressources de l’une et de l’autre, et ce, aux fins d’imaginer une stratégie du vivre et du penser qu’il décline de livre en livre. Dans Puissance du pensif il interroge ce qu’il appelle la pensée pensive en la posant en vis-à-vis avec la pensée philosophique, qui serait un mode plus proprement penseur.
Quelle sorte de penser est donc la pensivité ? C’est de la pensée qu’on ne conduit pas (on ne pense pas quelque chose), qui va son chemin sans plan concerté, tout en nous mobilisant en profondeur. Elle a quelque chose d’indéterminé, de divagant que ne saurait connaître la pensée philosophique qui obéit à un raisonnement, développe une idée, l’argumente, la construit en objet que la pensée maintient devant soi. François Jullien alors de se demander si – par distinction avec la pensée philosophique dont le concept est l’outil, et qu’on dit abstraite – le pensif ne serait pas le mode de pensée propre à la littérature.
Parce qu’en littérature, c’est surtout dans l’après-coup que se dégage la pensée (d’où vient qu’elle soit pensive), quand le texte lu se prolonge et se diffuse en vagues successives qui se déploient, vont à l’encontre de tout ce qui assignerait et déterminerait le sens. C’est cet « évasif », cette sortie de la langue de l’Être, qui fait la littérature. Là où la philosophie sépare pour déterminer, distingue en isolant, la littérature pense en faisant autre chose que penser, c’est-à-dire en évoquant, en racontant. À travers sa matière – ses personnages, un monde, une atmosphère, la confusion des sentiments –, elle fait obliquement entrer dans la pensée du vivre, un vivre qui ne se laisse pas poser en objet de la pensée, étant ce en quoi on se trouve dès l’abord engagé, sur quoi on est sans distance.
Mais pour en arriver là, il a d’abord fallu que la littérature se libère de son sens latin de « chose écrite », puis de « savoir acquis par les livres », et enfin de son statut de Belles-Lettres. « Il a fallu la perte de la Foi comme le chavirement dû à la Révolution pour qu’une nouvelle forme de pensée se libère et puisse devenir la littérature se justifiant de sa pensée. » Son avènement est dû à la fin d’un ordre du monde : fin de la nécessité de coïncider avec l’Être, ou avec Dieu, ou avec la Nature. C’est aux alentours de 1800, dans le premier romantisme, qu’elle naît, rejetant les règles qui la jugent et la jugulent. Fini le « caractère », elle découvre la figure du « sujet », qui se déploie en subjectivité infinie. Le vague des passions, le vague sans objet, « l’indéfinition, l’infinitisation », l’effacement de la limite entre le visible et l’invisible, voilà ce que va exploiter la littérature. Elle devient exploratrice de cheminements singuliers, captatrice de formes singulières d’intelligence de la vie. (Ce qui, dit en passant, implique qu’on ne lise pas de la même façon les œuvres d’avant et d’après que le concept de littérature est apparu.)
En nous permettant de nous désolidariser de notre propre vie, de penser le vivre à travers d’autres vies que la nôtre, elle aide à prospecter le vivre jusque dans ses ultimes retranchements. Ce qui exclut de la littérature les textes sans aucune pensivité (quand on les a lus, tout est dit), c’est-à-dire les textes sans ambiguïté ni pénombre existentielle. Il en va de même pour la poésie. La vraie « capte » ce qui du vécu n’est pas perçu. « Elle appose et oppose », tait et proclame, et c’est dans l’« entre opérant » de ses éléments que « se génère structurellement la pensivité ». Parce qu’elle va puiser dans l’en deçà, au plus près de l’essor des choses, la pensivité est plus profonde que la pensée énoncée. « Ce qui se pense pensivement dans le poème se perd à être pensé pensé ment dans le commentaire. »
Finalement, c’est l’infini de vivre qu’explore la pensée pensive de la littérature. Et ce à travers un autre universel que l’universel abstrait de la philosophie. Un universel remontant à l’intime constitutif commun de l’humain, ce que François Jullien nomme « l’universel intime ». Un intime – qui est « infra-individuel et donc im-personnel » – que le lecteur reconnaît et partage. Une reconnaissance d’âme à âme, une connivence intime de l’humain « qu’on ne peut appréhender que dans la littérature et de façon pensive. »
Richard Blin
Puissance du pensif ou comment pense la littérature, de François Jullien
Actes Sud, 144 pages, 16 €
Essais Comment pense la littérature
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Richard Blin
En interrogeant le pensif, un mode de pensée évasif et oblique propre à la littérature, François Jullien montre comment celle-ci permet d’appréhender le vivre dans son pur avènement.
Un livre
Comment pense la littérature
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

