En septembre 2016 Le Matricule des Anges consacrait son dossier de rentrée à l’œuvre d’Éric Vuillard qui faisait paraître 14 Juillet (Actes Sud) dans lequel il redonnait à la rue la paternité de la Révolution. Un an plus tard, paraissait L’Ordre du jour, formidable récit sur le soutien apporté à Hitler par les industriels et financiers allemands. Un livre prémonitoire au regard de la situation actuelle qui lui a valu le prix Goncourt 2017. Cette année-là les jurés avaient su récompenser une écriture de grande tenue portée par une pensée exigeante. Depuis, deux autres titres ont paru, La Guerre des pauvres au titre programmatique et Une sortie honorable qui pourfend l’embonpoint satisfait des politiques colonialistes. Mais il a fallu attendre presque quatre ans la sortie de ce douzième livre peu épais. Et même, pour nos premiers lecteurs, il faut patienter jusqu’au 28 janvier pour trouver en librairie Les Orphelins : une histoire de Billy the Kid.
Bien malin l’exégèse qui saura trouver dans les récits d’Éric Vuillard une once de matériau autobiographique. Encore que, justement, il entre un peu de l’auteur dans son Billy the Kid : ne serait-ce que dans le fait d’effacer du Kid ce qui n’appartient qu’à la légende quitte à n’avoir in fine qu’une trace pâle du hors-la-loi, rendant vaine la tentative de raconter sa vie. En 2016, on avait bien senti le refus de l’écrivain de dévoiler quoi que ce soit de son passé. On lui avait soutiré quelques informations, un argent de poche biographique tout juste bon à s’offrir un portrait en ombre chinoise. Le Goncourt et neuf années étant passés, on s’est dit qu’on pouvait à nouveau tenter notre chance d’en savoir plus sur le parcours de cet écrivain autant célébré que discret. On lui a donc adressé un pilonnage en règles de questions somme toute banales à partir de la petite monnaie glanée en 2016. L’homme a mis un peu de temps à nous répondre et a avoué s’être inquiété de savoir qui nous avions rencontré parmi ses proches pour obtenir ces éléments biographiques avant de relire ce que nous écrivions il y a neuf ans. « C’est incroyable que j’ai pu raconter tout ça. »
Ce « ça » débute avec une image que sa mère lui aurait rapportée : elle sur le balcon de l’appartement lyonnais qu’ils habitent, tenant ce fils dont elle vient d’accoucher, saluant dans la rue le père monté sur une barricade. Nous sommes en mai 1968, mois dont le quatrième jour nous servira de balise de départ viable. Le père du futur écrivain est chirurgien. Mais, nous disait l’auteur de 14 Juillet, « il n’était pas de gauche ». La figure paternelle, pour ce qu’on en sait (un peu moins que pas grand-chose, un peu plus que rien) ne laisse pas d’interpeller. Il décide de retaper tout un village en ruine perché à mille mètres d’altitude dans la Drôme. Village où la famille (un frère et une sœur naîtront après Éric) qui habitait Lyon, ira s’installer après que le père aura décidé d’un coup d’arrêter la médecine. Les conditions de vie au...
Dossier
Éric Vuillard
Quitter les origines, voir le monde
Écrivain discret, le Goncourt 2017 rechigne à se raconter. On retient son désir de fuir la bourgeoisie lyonnaise, un appel du large et des paysages, une passion pour la poésie. Mais surtout son œuvre rigoureuse qui prend la défense des laborieux. Sans faiblir.

