Il a 17 ans et il vient de tuer un homme. C’est son premier crime mais pas son premier délit : William Bonney, qui ne sera appelé Billy the Kid que bien plus tard, est encore un gamin quand il vole « quelques livres de beurre. Le beurre, c’est de la nourriture. Cela sent un peu la faim, la nécessité, le dénuement. » Puis ce sont quelques fringues que l’orphelin chaparde dans une blanchisserie et qui lui vaudront de connaître la prison, dont il s’évadera. On ne sait pas grand-chose de lui, même son nom est incertain, trop pauvre pour s’assurer un patronyme. Face au vide biographique, Éric Vuillard imagine : « Il a seize ans. Il dort dehors, sous un buisson, mendie un peu, inspire confiance, trahit ceux qui lui viennent en aide, ne sait s’en empêcher. Dès qu’il inspire un peu d’affection, un peu d’amour, il déserte. Il veut se faire haïr. » On n’imagine jamais à partir de rien. Dans Pat Garrett et Billy the Kid, le film de Sam Peckinpah sorti en 1973, Billy est un séducteur, sous les traits d’un Kris Kristofferson imitant Jim Morrison, il est bien nourri, sourit souvent, et ravit le cœur des belles Mexicaines. Le Billy d’Éric Vuillard est un vagabond, un garçon vacher maigrichon, il a faim, veut rester libre. La photo que l’on a de lui (p. 20) rend plus vraisemblable le Billy de l’écrivain, ce qu’il décrit de la vie des desperados aussi. Mais peut-être entre-t-il dans la description de cette enfance affamée quelques souvenirs du gamin fugueur que Vuillard fut. Et puisqu’on parle de fugue : après avoir tué, à 17 ans donc, Frank P. Cahill, Billy quitte l’Arizona pour le Nouveau-Mexique « on imagine une lande aride, infinie : il n’en est rien. Toute la vie du petit vagabond tient entre deux bourgades perdues, son monde se résume à quelques rues de Lincoln ou de Las Tablas ». Ce n’est pas l’immensité du grand Ouest, plutôt quelques hectares arides d’une colonie avancée en territoire Mescaleros : « C’est là, au bord du Pecos, autour de Fort Stanton, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres, que le Kid devait vivre et mourir. » Petit territoire, vie courte, presque rien donc.
Le livre commence par ce qui fera entrer Billy dans l’Histoire officielle. Son nom apparaît sous la plume du juge de paix qui rend compte du meurtre sur la personne de Cahill, un forgeron. Mais Éric Vuillard décape vite le vernis du procès-verbal : la victime n’est pas tant forgeron que proxénète, ancien soldat qui a participé à un massacre d’Indiens, il est ami du juge, par ailleurs propriétaire, ça tombe bien, de l’hôtel qui jouxte le bar où travaillent les prostituées. « Le juge de paix était donc, lui aussi, un patron de bordel. (…) La scène doit donc être réécrite. » On trouve dans cette dernière phrase tout le projet littéraire d’Éric Vuillard depuis Conquistadors : réécrire les scènes que l’Histoire nous sert sur ses plateaux d’argent, puisque l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs alors que les vaincus se recrutent plutôt chez les pauvres....
Dossier
Éric Vuillard
La gloire des laissés-pour-compte
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Thierry Guichard
En débarrassant la figure de Billy the Kid de la poussière d’or de sa légende, Éric Vuillard met au jour les fondations corrompues de l’Amérique. Et porte le deuil de l’enfance libre.
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