Qui écrit l’histoire des peuples, est-ce ceux qui « sectionnent des territoires au hachoir » ? Et l’Histoire, a-t-elle un envers et un endroit, comme l’île de La Réunion ? Sous « cet amoncellement de rocaille rudoyé par le soleil et les cyclones, refuge opportun des enfants pirates, des filles perdues et des poètes maudits », dort le trésor enfoui d’Olivier Levasseur, dit La Buse, un fameux pirate au nom d’oiseau. Ce sont ces deux faces d’une pièce que raconte Une île à l’envers, quatrième ouvrage de Léa Arthemise où elle retrace, sur un siècle, la saga d’une famille réunionnaise. Il y a Jo, le lettré, mais – dit-on, fils d’une femme-poisson et d’un idiot. Il y a Léone, qui « montre les dents comment un animal ». En 1958, on marie ces « deux âmes perdues ». Puis le récit fait un grand bond dans les années 1930, au moment où un historien se penche sur les aventures de La Buse. « Dans le livre qu’il écrira, il prendra soin d’user d’une narration empruntée aux récits d’aventure, tout en assurant son lectorat de la véracité des faits racontés. » Les pirates sont un exutoire pour la bourgeoisie d’alors, sales, buveurs, et tueurs.
Le récit avance ainsi sur ces deux jambes, claudique et tangue, entre ce couple impossible, Jo le solitaire, et Léone « la Diab », et l’enquête savante. Jo, plein de rêves, a lu le livre de l’historien, et il se met à creuser, à remplir des seaux de roches, en quête du trésor. Pendant ce temps, Léone entame sa mutation. Elle va changer de couleur de peau, fomenter son départ de l’île, épouser un Blanc, et peut-être commettre un braquage. Léone sait « ce dont les femmes noires ont besoin pour quitter cette île maudite et espérer devenir plus que ce qu’elles sont ». On songe à W ou le souvenir d’enfance de Perec, et l’on devine que la clé du roman se trouve entre ces deux récits. Derrière l’île paradisiaque se dévoile le lieu de la domination coloniale, masqué par l’attrait pour les romans d’aventures, et les légendes de pirates.
Virginie Mailles Viard
Une île à l’envers, de Léa Arthemise
Héliotrope, 157 pages, 18 €
Domaine français Une île à l’envers
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Virginie Mailles Viard
Un livre
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

