Entre Élisée Reclus et Alphonse Allais se positionne naturellement Henri Roorda. Anarchiste, chroniqueur joyeux, et, comme quelques grands humoristes suicidés, à l’instar d’un André Frédérique. Pas toujours bien identifiée par les lectrices et lecteurs français, l’œuvre du Suisse d’origine hollandaise Henri Roorda van Eysinga, fleuron de la littérature de Lausanne – son université lui consacrait cet automne un grand colloque international du centenaire de son décès, avec pose d’une plaque sur son immeuble – avait été remise sur les étals de la librairie par les éditions L’Âge d’Homme dans les années 1970. Deux volumes d’œuvres complètes avaient paru, trop gros et trop coûteux pour pénétrer bien. Ensuite L’Aire réédita sa revue, Les Almanachs Balthasar et le texte où il expliquait Mon suicide dans les années 1990, mais en France, les éditions Mille et une nuits choisirent un marketing inverse en donnant par petits volumes à deux ou trois euros ce que l’œuvre avait de plus excitant : Mon suicide, Le Roseau pensotant, Le Pédagogue n’aime pas les enfants, etc. L’opération eut des résultats très probants : Roorda entra dans les esprits. On proposa jusqu’à son théâtre (Le Flibustier, 2012). Pour le public helvète, la situation est très différente : plusieurs éditeurs de la meilleure eau ont tôt rivalisé pour présenter ses écrits et réunir ses chroniques dispersées : L’Aire, Humus, La Baconnière, Florides Helvètes, et tout récemment Héros-Limite a proposé un volume qui manquait encore, le recueil de ses chroniques pacifistes des années 1915-1924.
Henri Roorda, professeur de mathématiques et chroniqueur humoristique à la manière d’Alphonse Allais (son premier éditeur en France, si l’on peut considérer le rapt du texte sur le goût des larmes qu’il lui avait envoyé comme une édition), eut, outre ce mentor de presse paradoxal, un contact étendu et long avec le grand théoricien anarchiste Élisée Reclus. Ce dernier a longtemps vécu en Suisse et il s’est pris d’amitié pour le jeune Henri qui ne reniera jamais ses convictions libertaires, non plus que ses instincts rénovateurs en matière de pédagogie (ses propositions ont irrigué jusqu’à la pédagogie iranienne du siècle dernier !) : le résultat de ces compagnonnages est là, dans Débourrer les crânes où s’articulent avec la rigoureuse mécanique d’un coucou suisse humour, raisonnement et militantisme avec une alacrité et une pugnacité digne d’un vrai grand chroniqueur. À une époque où l’air sentait la poudre beaucoup, même aux frontières nord et sud-ouest de la confédération, Roorda trouva mille manières de mettre en évidence l’utilité de la paix, et sa nécessité. Parfois en faisant passer un ami (imaginaire) pour « maboulimique ». Rendant visite à ce dernier, prénommé Paul, il déclare : « Je fus joyeusement interloqué en apercevant les trois jolis vases en bronze posés sur le marbre de la cheminée. (…) À l’ordinaire, mon ami y mettait des fleurs. Mais, cette fois, le premier contenait quelques morceaux de ce brillant anthracite ; dans le second il y a trois pommes de terre qu’on avait dû nettoyer avec soin ; et le troisième était plein de ce sucre régulier et éblouissant que la France nous envoyait avant la guerre. » Interloqué, il assomme son ami de questions, lequel lui répond : « Nous avons été injustes pour la pomme de terre… » et conclut : « Sur le radeau de la Méduse, chacun ne pensait qu’à soi. Vivent les pommes de terre ! Vive le sucre ! Vive la paix ! » C.Q.F.D.
Universaliste, pacifiste, tenant d’une éducation respectueuse de l’esprit des enfants, Henri Roorda est, à l’instar d’Élisée Reclus, l’un des très grands esprits humanistes d’un temps qui fut presque le nôtre. Contre son avis, songe-t-on encore au sort des pommes de terre ? On devrait… Et puis il faut retenir cette leçon essentielle, « Savoir déplaire » assez pour pouvoir parler juste.
Éric Dussert
Débourrer les crânes. Écrits pacifistes, d’Henri Roorda, Héros-Limite, 159 p., 14 €
Histoire littéraire Savoir déplaire
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Éric Dussert
Contre la pensée prémâchée, Henri Roorda (1870-1925) utilisait l’humour et la rhétorique en véritable prince de la chronique.
Un livre
Savoir déplaire
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

