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Histoire littéraire Breton-Gracq, ensemble et séparément

janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269 | par Richard Blin

Commencée en 1939, leur correspondance est la première à nous révéler le Gracq épistolier. Là où Breton rêve de liens « qui auraient seulement existé dans la chevalerie errante », Gracq, écrivain secret s’il en est, n’aspire qu’à être un ami fiable et une sorte de conseiller désintéressé.

Correspondance 1939-1966

Quand, en mai 1939, Gracq, jeune écrivain quasi inconnu, fait parvenir son premier livre à Breton, c’est d’abord l’auteur de Nadja et de Poisson soluble qu’il veut atteindre, le « Grand Singulier » plutôt que le chef du groupe surréaliste. Ce qu’il aime dans le surréalisme – qu’il a découvert alors qu’il venait d’être reçu à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm (1930-1934) –, c’est sa force native, l’« espèce de jet brutal de la révolte qui était celui du début », mais aussi le relâchement de l’emprise de la raison sur nos vies au profit du rêve et de la rêverie. Cette dimension aventureuse, il la rappelle dans l’« Avis au lecteur » d’Au château d’Argol en prêtant au surréalisme la vertu de « raviver les délices épuisées du paradis toujours enfantin des explorateurs ». De son côté, Breton a vécu la réception et la lecture d’Au château d’Argol comme un signe, une rencontre, relevant de ce hasard objectif qui est pour lui l’autre nom de la révélation. Il l’écrit aussitôt à Gracq : « C’est comme si vous faisiez tout à coup resplendir ce que j’aspirais à éclaircir d’une faible lueur, et encore à des moments si rares. Vous disposez, me semble-t-il, de grands secrets qui ne sont pas seulement ceux de la poésie. » Et de lui exprimer son envie de le connaître, et l’espoir qu’il a d’accéder par lui « à un tout autre palier que celui qui est naturellement le mien ». Ce qui dit la tonalité sur laquelle s’engage une correspondance de presque trente ans.
Cette convergence et cette complicité – « J’aime assez, écrit Gracq, les phrases ou les livres, qui restent pour moi comme des messages enroulés autour d’une pierre. » – conduisent Breton à proposer à Gracq de collaborer au prochain numéro du Minotaure, la revue artistique et littéraire publiée par Skira, et même d’en prendre la tête à la place d’Eluard. Jeune débutant, Gracq temporise, soucieux de son indépendance et peu sûr de sa vocation. « Que telle chose que je sens ou pense, puisse être communicable par le papier – idée merveilleuse, et qui doit soutenir plus que tout, – je peux bien en avoir des témoignages oraux ou écrits, et m’y rendre raisonnablement – au fond je n’y crois pas. » Mais l’arrivée de la guerre va bouleverser tous les plans.
Breton, démobilisé le 1er août 1940, embarque en mars 1941 pour New York d’où il ne reviendra qu’en 1946 tandis que Gracq fait prisonnier en juin 1940 est interné en Silésie avant d’être rapatrié à la suite d’une pneumonie. Leur relation reprend à la Libération alors que leurs parcours respectifs tendent à s’inverser. Tandis que Gracq gagne en notoriété en concédant le moins possible à la « vie littéraire », Breton doit faire face aux crises qui déchirent le groupe et ne retrouve pas la place qui était la sienne avant la guerre. Paris déplaît à Gracq. « Chaque fois que je vais à Paris l’air m’en semble plus irrespirable : tout est mensonge, absence de soi, hébétude, et j’ai l’impression de me promener dans un monde d’hypnotisés roublards ». Fidèle en amitié, il se montre un ami fiable sur le jugement duquel Breton sait pouvoir compter. Dans l’essai qu’il lui consacre, il le fait apparaître non plus comme le meneur d’un groupe, mais comme un écrivain à part entière. Et au fil de leurs échanges, on découvre un Gracq porté à la contemplation, pudique, moins bibliophile que Breton, détestant le téléphone, et un Breton bien éloigné des caricatures d’un « pape » passant son temps à fulminer et à excommunier. Il voyage, s’éprend du village de Saint-Cirq-Lapopie, et apparaît miné par les conjurations qui le visent. Des affaires face auxquelles Gracq a une attitude « abstentionniste ». « J’ai bien peur quelquefois que malgré votre extrême courtoisie, vous ne me teniez un peu rigueur de cette complète absence d’engagement ». Et de citer Proust pour qui « la communauté des opinions importe moins que la consanguinité des esprits ». Des divergences d’opinions que l’amitié relativise, et des différences – Breton considérait fort mal la littérature, « un des plus tristes chemins qui mènent à tout » (Manifeste du surréalisme) – mais c’est surtout ce qui les réunit que montre leur correspondance, et la façon dont chacun a su conserver sa liberté à travers l’art d’avoir été « ensemble » et « séparément », comme le suggère Breton dans son dernier envoi.

Richard Blin

Correspondance 1939-1966, d’André Breton/Julien Gracq
Présentée et éditée par Bernard Vouilloux et annotée en collaboration avec Henri Béhar, Gallimard, 240 pages, 21

Breton-Gracq, ensemble et séparément Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°269 , janvier 2026.
LMDA papier n°269
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