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Égarés, oubliés Raymond Fauchet, le pré-gore

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Éric Dussert

Peintre, cabaretier, auteur de romans noirs, il est un de ces assombrisseurs qui parfois tirent sur la corde.

Pas encore tout à fait bien circonstanciées, les données relatives à Raymond Fauchet – probablement doté des prénoms François Florentin Henry, sous réserve – sont plus friables que les exemplaires de ses livres. Sans doute est-il né le 8 janvier 1896 à Bruyères-le-Châtel, en Essonne, du côté d’Arpajon. Ce sera à vérifier un jour. Et puis il a dû mourir, forcément, mais on ne sait ni où ni quand. Saint État civil, file-nous un coup d’aile…
Il débute comme peintre et avec un saint Sébastien cloué sur squelette d’arbre mort, il fait déjà « reculer d’horreur » le critique du Temps (13 mai 1928). Cependant le journaliste reconnaît qu’« il y a là un talent de peintre, et puissant » ! En novembre de la même année, il se fait remarquer aussi à la galerie Girard. Le Carnet de la semaine renseigne avec louanges sur son « atmosphère grave et tendre, où dominent les modulations de grès (…) Il y a, en ces compositions variées de Fauchet, une élévation de pensée, un rythme et un style qui annoncent un beau peintre » Cinq ans plus tard, lors d’une exposition à la galerie Zak, André Salmon le salue dans Le Crapouillot comme l’héritier des « révolutionnaires du début de ce siècle (…) capable de se soumettre à ce naturalisme qui est d’éternité tout en accueillant une certaine forme de rêve ». Un romantique seconde manière donc, maniant la déformation baroque avec un pinceau qui ressemble à celui de Soutine l’halluciné. On voit le tableau, mais les muses ne sont pas fair-play, sa peinture n’a plus cours.

Comme il n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier, Raymond Fauchet se révèle aussi romancier. Avec une certaine obstination, plus encore, avec une jubilation, il débride une imagination terrible qui se délecte, des décennies après les succès des Grands-Guignols et de ses savants fous, et des décennies avant le gore et ses psychopathes coupants. Il écrit des romans noirs dans la collection « Détective » de Gallimard qui ne s’inquiète pas du qu’en-dira-t-on. Sa série s’intitule Les Aventures de M. Du Biquet, appellation tout en contraste, puisqu’y débordent viscères, meurtres sadiques, menées salingues en tout genre. Le premier livre date de 1934 (La Boutique sanglante, « Détective » n° 10), mais les amateurs de boudin (et de second degré) s’accordent à dire que le deuxième, le n°17 de la collection, La Folle hurle à la mort (1934) tient de la dinguerie géniale. Le cinéma gore n’a rien inventé : on rejoint à la fois les codes du roman gothique du début du XIXe siècle en les exagérant avec les expériences vécues en tranchées durant la Première Guerre mondiale : décapitations à la pelle, éventrations, baignoires entières de bidoche juteuse, le grand jeu de la boucherie, quoi ! Deux autres livres paraissent encore en 1935 puis Raymond passe au genre noir plus noir, c’est-à-dire moins rouge, mais aussi plus social, plus « zone ».
Un Léon Deffoux curieusement déboussolé – il semble avoir oublié qu’il connaissait personnellement Zola et les naturalistes – lui consacre dans L’Œuvre une colonne illustrée d’un autoportrait le 5 novembre 1936 : « 40 sous de bonheur, enquête à peine romanesque sur un monde rarement étudié, celui des pauvres gens qui, dans leurs baraques couvertes de toile goudronnée, leurs venelles encombrées de ferraille et de détritus, subissent – résignés le plus souvent – l’injustice de la misère. » Deffoux fait mine de négliger toutes les romancières et romanciers qui ont décrit depuis des décennies la misère…
« C’est-y toujours quarante sous que vous prenez pour tirer les cartes ?/ – Oui, c’est le prix./ – Y aurait pas moyen que ça soye un peu moins cher ?/– C’est toujours le même prix. Ça n’a pas bougé et ça ne peut pas bouger, vu le coût de la vie. »
Dans la famille des prolétariens, des frères Bonneff, de Stéphane, de Céline et consorts, qui, depuis les années 1900 tentent de dire et la vie dans sa crudité parfois obscène et la misère dans son irrépressible violence, Raymond Fauchet produit un livre qui se remarque. Moins ironique que les précédents, il parle vrai. Ses dialogues en particulier sont loués. Deffoux l’assure : « Pour décrire ce milieu très fermé, Raymond Fauchet use d’un style direct, avec des dialogues qui semblent sténographiés tant ils ont l’accent du vrai, comme dans les phrases citées plus haut. Il émeut parce qu’on sent qu’il sympathise avec ses pitoyables héros, non par amour du pittoresque, mais par souci de les bien comprendre. Cet écrivain sait s’effacer devant la vie qu’il observe. » Particulièrement apprécié, le roman est promu par son ami le romancier Jacques Spitz qui l’adresse à ses connaissances « pour lire à la pêche ». Il avait en effet toutes les qualités pour permettre aux poissons de vivre en paix.
Pour être complet, dans la mesure où l’on reste fort ignorant du phénomène, il faut citer encore Ennemi public (Gallimard, 1935), Tué le soir (S.E.P.E., 1945), Ni fleurs ni couronnes (S.E.P.E., 1947), qui, selon les spécialistes rapprochent le romancier pré-gore de Frédéric Dard, d’Hammett et des auteurs de romans noirs très noirs. Et puis, surprise, en juin 1949, le roi du roman sanglant prend un autre virage : avec son complice Romi, ce prince de l’humour noir, il lance le « Saint-Yves » au 4, rue de l’Université. C’est un cabaret bidouillé façon Belle Époque où s’amuse le monde. De là à publier Tout pour la flûte. Histoire de rire (1951), il n’y avait qu’un pas. Fauchet signe encore l’illustration de La Route et le guide, du docteur Albert Desgranges (éd. Oasis, 1966) et puis… pfuittt, il disparaît…

Éric Dussert

Raymond Fauchet, le pré-gore Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
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