Les Grandes Oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes
La première page pose un constat éclairant : « on imagine souvent qu’elle va d’un état de servitude totale vers une libération complète. Mais en réalité l’histoire des femmes n’a pas été linéaire ! » Il s’agit donc aussi de relativiser d’emblée ce que les historiennes appellent « le mythe de la femme empêchée » : si cette histoire n’a pas été linéaire, alors il nous faut, plus que jamais, en comprendre les ressorts. Titiou Lecoq suit tout simplement un fil chronologique – qui va précisément lui permettre de mettre en lumière les avancées et les reculs de la condition féminine, sans oublier de replacer ces évolutions dans leur contexte social et économique.
Elle démarre avec la femme préhistorique, en rappelant qu’on a toujours parlé des hommes préhistoriques « même les mots “femme préhistorique” sonnaient bizarrement ». Ce sont ces images que nous regardions à l’école quand nous étions enfants : « je découvre un homme grand et fort prêt à mener l’humanité vers son destin. Derrière lui, se tient une femme recroquevillée qui a l’air de coudre un truc et ne penser à rien. » En réalité, jusqu’au néolithique et la sédentarisation, elles étaient actives, dans une société probablement basée sur l’alloparentalité (des individus autres que les parents s’occupent des enfants). Et elles étaient vraisemblablement artistes, comme tendent à le montrer les dernières études sur l’art pariétal.
Au Moyen Âge, les femmes jouent tous les rôles dans la société. Savez-vous qu’on trouve, dans les registres de métiers de l’époque, des maréchales ferrantes et des enlumineresses, des orfaveresses et des mairesses, des jongleresses ? Qu’elles ont participé pleinement et de leurs mains à la construction de Notre-Dame de Paris ? Qui sait encore qu’il y avait des seigneuresses, femmes de pouvoir et de combats ? Et connaissons-nous la reine Brunehaut, la reine Gerberge ou encore Théophano Skleraina, pourtant une des figures majeures de l’époque médiévale ? C’est au XVe siècle que les femmes vont subir ce que les historiennes contemporaines nomment « le grand renfermement », où leurs rôles vont être progressivement minorés. Et Titiou Lecoq nous fait réfléchir au terme même de Renaissance – auquel il serait plus juste de substituer le mot de « première modernité » car Renaissance a une connotation exclusivement positive, qui ne rend pas compte de ce recul de la condition féminine.
Ce tournant misogyne (venu des milieux des clercs, des intellectuels) se confirme au XVIIe siècle, avec la masculinisation de la langue, qui a eu cours jusqu’à nous, sous cette forme. L’invisibilisation est en marche : au XVIIIe, des autrices, des peinteresses créent mais sont effacées. À la Révolution française, les femmes sont bien présentes mais qui se souvient de Claire Lacombe et Pauline Léon ? Ou de Etta Palm, Louise-Félicité de Keralio ?
XIXe siècle régressif ; Première Guerre mondiale, Résistance, après-guerres… Impossible de restituer ici l’intégralité des figures, créatrices ou militantes, évoquées par Titiou Lecoq dans cette histoire de France revisitée, remobilisée. Des dessins pleins de vie de Marie Dubois émergent tant de noms, de visages et de destins – de femmes connues, mais surtout de toutes les autres, méconnues, oubliées ou plutôt (souvent sciemment) effacées.
Le découpage des planches et leur construction astucieuse, les couleurs vives, servent la documentation historique, fournie, et le questionnement, stimulant. Malicieux, jamais didactique ou revanchard, cet état des lieux historique remplit sa mission : revoir nos représentations… pour enfin les faire évoluer ?
Delphine Descaves
Les Grandes Oubliées. Pourquoi
l’Histoire a effacé les femmes,
de Titiou Lecoq, Marie Dubois
L’iconoclaste, 236 pages, 32 €

