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Domaine français Demande à la poussière

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Jérôme Delclos

On the road again, le narrateur de Sébastien Berlendis suit la trace d’un amour perdu. Une belle tresse de l’espace et du temps.

Discrètes, il y a dans 24 fois l’Amérique de nombreuses références à des livres, des films, des musiques. On ne sait pas si Sébastien Berlendis écoute du rap et de la techno, mais il est sûr qu’il a le goût du sampling et des boucles. Et de la mise en abyme : page 12, Marianne lit Demande à la poussière, le roman de John Fante, en 1935 un best-seller précoce de la contre-culture américaine. C’est l’histoire d’un homme qui aime une femme, laquelle disparaît et qu’il recherche. Ce pourrait être le pitch de ce huitième livre de Berlendis, le second avec Seize lacs et une seule mer à se signaler comme un roman, quand les autres étaient des « récits ». Tous sont écrits à la première personne et font parler un narrateur photographe… comme l’auteur qui, si l’on fouille dans les profondeurs du web, a bien il y a une dizaine d’années voyagé dans le nord-est des États-Unis d’où il a rapporté des photos, une expo en témoigne. Et l’on se demande si la mention « roman » sur la couverture n’est pas un leurre : Berlendis, qui se réclame de Modiano (Lmda N° 250), est assez joueur et brouilleur de pistes. Ici, les détails de cette virée en 24 jours sont trop précis pour ne pas être très vrais, il y a derrière le roman des carnets de notes prises sur le vif, et une foule de polaroïds. Pour ne rien perdre de chaque moment, précieux.
Mais l’important est dans la composition, l’aller-retour constant entre le premier voyage, celui accompli avec Marianne, et, à une décennie de distance, le même refait par le narrateur mais sans elle qui l’a quitté. Un dispositif de réflexion, ou plutôt de réfraction, quand la lumière change de direction dans son nouveau milieu. Ce qui la change dans le second voyage, c’est la solitude du narrateur, sa nostalgie de la femme aimée et pas seulement aux USA (Vercors, Drôme…). « La chaleur, les jambes lourdes ralentissent le retour à l’appartement. Au café du matin, je bois sans hâte un jus d’hibiscus et de gingembre. La nuit et le visage de Marianne, ses yeux noirs ébahis, son air parfois absent, l’émotion qu’il y avait à la regarder, accompagnent mes derniers mètres ». Lungomare (Actes Sud, 2024), une dérive en Italie, progressait dans l’été lumineux et magnifié par la belle Isabella. Les voix, les corps des femmes croisées sur la plage ou dans la rue, la claire nuit ligure, y servaient une sensualité de tous les instants. La traversée de la Pennsylvanie et du Michigan, elle, se fait pensivement dans une atmosphère qui, si elle n’est pas de deuil, néanmoins est dominée par un décor qui s’est modifié. « Dans le centre de Détroit, certains espaces ont disparu (…). Or, c’est plus fort que moi, mes pas ne sont pas sans vestiges, je reste dans la ville morte et m’efforce mentalement de la reconstituer, j’écris dans mes carnets ce qui n’existe plus, photographie le vide, le chancelant. » Le souvenir de Marianne ne s’efface pas totalement, parce que le narrateur le sauve en se remettant sur les lieux parcourus avec elle, mais l’écart entre ce qu’ils étaient et ce qu’ils sont devenus, ou ce que désormais ils sont sans sa présence, le fait s’estomper, en une image qui semble comme flotter au-dessus de la narration. Si elle est là c’est dans la distance, tandis qu’à lui, sur la route, arrivent des impressions nouvelles, et qu’il fait des rencontres. Mais l’absence de Marianne, obsédante, résiste comme une autre modalité, en quelque sorte en sommeil, de sa présence qu’il espère à Chicago, il pense ou veut croire qu’elle s’y est installée.
Sous ses allures de romance, 24 fois l’Amérique s’affirme comme un élégant roman du temps, ou disons de la relation subtile entre un paysage et une temporalité – la matière même du sensible. On pense à la formule du philosophe Jules Lagneau, « L’espace est la marque de ma puissance, le temps celle de notre impuissance ». D’autant que le spleen a ses ruses : « La joie de l’enquête croise la confusion de mes attentes, et je constate (…) que le temps présent s’avère moins saisissable que celui qui a été vécu et perdu. Malgré un nouveau vague à l’âme, je me promène sans faillir parmi les reliques ». Une road story proustienne et très cinématographique, avis aux scénaristes.

Jérôme Delclos

24 fois l’Amérique, de Sébastien Berlendis
Actes Sud, 171 pages, 19,90

Demande à la poussière Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.