Prévoir un vrai moment de temps libre. Savoir que si on ouvre ce livre, on ne va pas le lâcher. Être informé que ce n’est pas un page-turner bourré de cliffhangers, mais une plongée dans la réalité crue du quotidien d’une avocate pénaliste. Avoir lu le titre, La Violence faite aux autres. Connaître quelques éléments sur son autrice : Marie Dosé est célèbre pour ses combats en faveur des enfants français, enfermés dans des camps en Syrie, et de leurs mères, djihadistes plus ou moins volontaires. Célèbre aussi pour défendre des hommes accusés de viols ou de violences sexuelles.
Savoir tout ça. Marie Dosé va droit au but. Elle fonce, dans son écriture comme dans son métier d’avocate. Ce n’est pas son premier livre, mais c’est sans doute le plus grand public – dans le meilleur sens du terme – après des titres comme Éloge de la prescription ou Éloge de la présomption d’innocence (L’Observatoire, 2021 et 2025). C’est aussi très habilement construit, sur plusieurs niveaux qui se laissent dévoiler au fil des pages. « Ici » se passe en France. « Là-bas », dans les camps en Syrie, avec ses confrères de l’ONG Avocats sans frontières. Et, en italique, un récit beaucoup plus personnel, intime, que le lecteur découvrira. Des sections courtes, des successions d’histoires de vie, concentrées autour de moments charnière.
Anouk est une petite fille. Son beau-père a tué sa maman. Elle veut savoir comment : est-ce que sa maman dormait quand il a serré son cou ? « Je suis trop petite pour ne plus avoir de maman », dit l’enfant. Avant le procès, elle demande à l’avocate : « Il va rester cent ans en prison, hein ? Oui ? » Le meurtre s’est produit trois ans plus tôt. L’enfant a été entendue par les gendarmes le jour de la découverte du corps. Depuis, rien. Pas une seule fois la juge d’instruction n’a rencontré l’enfant, ni ses tantes, ni sa grand-mère. « ‘‘ Elle ne veut pas savoir, la juge ?’’ Elle aimerait, si, probablement. Mais elle n’a pas le temps, elle est débordée, a d’autres priorités. Elle ne saura donc jamais. »
Le manque de moyens de la justice est partie intégrante de cette violence dénoncée dans le titre, violence qui s’ajoute aux actes violents eux-mêmes qui ont déclenché l’action publique.
Une avocate passe sa vie à aller visiter ses clients en prison. La prison des hommes ? « Je croise les familles sortant des parloirs ou attendant leur tour, traînant derrière elles des sacs de linge propre ou à laver. (…) L’homme incarcéré emmène avec lui toute sa famille. » Il faut leur apporter vêtements, chaussures, envoyer de l’argent… Chez les femmes ? « C’est tout l’inverse : ‘‘ Dites-leur que tout va bien, je n’ai besoin de rien. Dites-leur de ne pas venir me voir, c’est mieux. Je n’ai pas besoin d’argent, je me débrouille.’’ »
Et « là-bas » ? Ce qu’elle écrit de ses visites dans les camps serre le cœur. Pourquoi la France est-elle aussi frileuse à l’idée de rapatrier des enfants qui n’ont rien fait, qui vivent dans des conditions terribles ? Et, en cas de rapatriement, des drames se produisent quand les enfants sont d’abord confiés à une famille d’accueil, aussi bienveillante soit-elle, au détriment des grands-parents biologiques. Sans parler des lenteurs terribles de la justice.
Marie Dosé vous raconte tout ça avec un mélange détonnant d’objectivité et d’empathie. C’est ciselé comme une collection de petites nouvelles, mais nous sommes dans le vrai, dans la matière de vies fracassées. « Ma place est aux premières loges des coulisses du pire, écrit-elle au tout début de son livre. Elle est celle, cruelle et privilégiée, des avocats qui mesurent chaque jour combien la force de l’État de droit s’apprécie en regard du traitement qu’il réserve à ceux que l’on accuse d’enfreindre la loi ou qui se trouveraient en situation irrégulière sur le territoire. (…) Lorsque j’ai prêté serment, jamais je n’aurais imaginé une telle violence. Jamais je n’aurais imaginé que la surpopulation carcérale pourrait atteindre 200 % dans des maisons d’arrêt où s’entassent des justiciables qu’aucun tribunal n’a jamais condamnés. »
La démarche littéraire de Marie Dosé, qui ne ressemble à aucune autre, est d’une force terrible. Elle fait avancer son lecteur sur un chemin d’humanité. On en sort sonné, mais en quelque sorte grandi, avec une meilleure connaissance de notre société et plus d’empathie. Cela n’arrive pas tous les jours.
Anne Kiesel
La Violence faite aux autres,
de Marie Dosé
Éditions du Sonneur, 220 pages, 19 €
Domaine français Regard sur la violence de la justice
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Anne Kiesel
Marie Dosé, avocate infatigable, livre des fragments de réel, des morceaux de vies fracassées.
Un livre
Regard sur la violence de la justice
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

