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Égarés, oubliés Caracolant et coloré Caraccioli

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Éric Dussert

Touche-à-tout livresque, l’abbé fut une sorte de Vivaldi de la plume : baroque, virtuose, sans grand succès accessible à tous cependant.

Le Livre des quatre couleurs est une curiosité bibliographie insigne. Il faut une cinquantaine d’euros lorsqu’il est en bonne condition pour s’en approprier un exemplaire. Imprimé « Aux quatre éléments [Liège], de l’Imprimerie des quatre saisons, [Jean-François Bassompierre] » en « 4444 [1760] », il est composé d’un volume in-12 (environ 180/100 mm) comportant une page de faux-titre, une page de titre, XXIV pages de préface et 110 pages de texte. Et ce sont ces pages qui valent à Caraccioli l’essentiel de sa notoriété, même si, comme on verra, il se distingua aussi dans l’élaboration d’éditions controuvées, voire de faux, et dans la pratique de la procédure juridique… Son livre a la particularité d’être imprimé en quatre couleurs, jaune, bleu, brun et orange. Chaque partie disposant de sa teinte : la préface est en jaune, « Des Différentes manières de se servir de l’éventail » en bleu turquoise, « Des Toilettes » en brun, « Des Etiquettes » en orange, et le « Testament de messire Alexandre-Hercule Epaminondas, chevalier de Muscoloris, grand-petit-maître de la frivolité » en jaune à nouveau. Cette débauche de moyens a de quoi stupéfier à notre époque où les éditeurs – nous ne donnerons pas de noms – publient des livres qui n’ont jamais vu d’imprimeur, ou presque. Personnage fantaisiste un peu, Caraccioli s’était lancé comme à son habitude sur un sujet marginal mais plaisant et il avait tramé une suite de considérations sur le rôle des couleurs dans une société hésitant entre « chromophobie » et engouement pour les théories newtoniennes de la lumière. Il faudra attendre 222 ans pour voir paraître le premier livre de Michel Pastoureau qui s’intitulera en couleurs : L’Hermine et le sinople (Le Léopard d’or, 1982)…
Né le 6 novembre 1719 en France, mais où ? Louis-Antoine de Caraccioli était originaire d’une famille napolitaine par son père. Elevé au Mans, d’où vient sa mère, il fait ses études au collège oratorien puis poursuit sa vie sans quitter l’ordre. Il faut préciser que sa famille est ruinée par la banqueroute de Law, ne laissant au jeune homme que de quoi vivoter. Devenu abbé, il devient le responsable des aspects pédagogiques de l’ordre, d’où, sans doute, son goût multidirectionnel pour les savoirs les plus variés, tels que… la mode et les frivolités, le monde et la morale, pour commencer… Et jusqu’au moment de sa mort, le 29 mai 1803 à Paris, il aura produit assez de titres pour démontrer que sa curiosité allait bon train. Après avoir séjourné à la cour pontificale, il devient, en Pologne, précepteur de plusieurs grandes familles successives et se retrouve finalement, un jour, à Paris, sans phynance… De ses pérégrinations en Europe, il se lance dans le récit de voyage puis complète le tableau par un tableau plus large de son époque, en utilisant à la mode de son temps le ressort allégorique ou épistolaire pour communiquer ses livres, plutôt libérale. Il appartient aux milieux catholiques ouverts aux Lumières, avec cette conviction que la raison et la foi ne sont pas incompatibles. Ce qui est bien audacieux.
Fort talentueux, bavard comme tout, il se mêle encore de moralité et obtient dans ce domaine un certain succès et, il faut le dire, une certaine défiance des milieux les plus rigoristes. On ne peut pas plaire à tout le monde. Son livre intitulé Jouir de soi-même (Lyon, Louis Reguillat, 1760) en particulier défrise les plus acharnés des talapoins. Le bibliographe Quérard reprendra cette citation : « Si l’on connaissait toute la force de ces paroles, jouir de soi-même, on sentirait que c’est se rendre indépendant des plaisirs et des honneurs, que c’est se mettre dans la position de se trouver, étant seul, aussi bien et même mieux qu’en compagnie, que c’est s’entretenir avec ses pensées, se complaire dans ses réflexions, se suffire enfin et se fixer dans le bonheur ». Caraccioli aurait-il donc été le précurseur de la vague infernale – et fort ambiguë – de ce « développement personnel » qui cherche à nous engluer ?
On retrouve Caraccioli au cœur d’autres combats, politiques – il en profite pour commettre quelques plaquettes –, et de procès, avec l’un de ses éditeurs en particulier. Si l’on fait le compte, il aura rempli la plupart des cases offertes par son époque, jusqu’au roman édifiant – cette mamelle toujours pleine du catholicisme moral et militant, en particulier au cours du siècle qui va venir. Et puis il se trouve impliqué dans la folle histoire des fausses archives du pape Clément XIV (un foutoir notoire raconté par le détail dans L’Affaire clémentine de Séphanie Géhanne Gavoty, Classiques Garnier, 2014 ; 2024). Bref, le polygraphe fut actif et si de son œuvre la littérature chrétienne n’a plus cours, quand bien même les revues catholiques de son temps en faisaient grand cas, il restera les couleurs, toutes les couleurs d’un être pétillant et prolixe qui était convaincu qu’il y avait du bon dans la Révolution française. Il en fut le témoin enthousiaste dit-on. Il pensait qu’elle était largement inspirée par un catholicisme social montant et, à ce propos, Villeneuve-Bargemont lui donnera en quelque sorte raison dès 1834 dans son Économie politique chrétienne (Paulin), ce socle du catholicisme social.
Éric Dussert

Caracolant et coloré Caraccioli Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.
LMDA papier n°271
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