Littérature et érotisme
Choisir comme thème de colloque « Littérature et érotisme », c’est donner à ce genre – qui est encore tacitement, sinon ouvertement, méprisé – la dignité d’un objet de pensée. S’il est ici envisagé sous l’angle de l’économie libidinale (Alexandre Sannen), à travers les modalités selon lesquelles la littérature érotique contemporaine se renouvelle et se reconfigure (Estelle Deroien) ou à travers la question – « Peut-on écrire un roman porno ? » – que pose Luc Dellisse, ce sont surtout les contributions où il est considéré comme champ d’investigation mettant l’écriture elle-même à l’épreuve, qui sont les plus riches, car ce qu’il s’agit alors d’affronter n’est pas tant des actes ou leur représentation que la capacité intérieure à les éprouver et à les parler.
Comme dans l’intervention de Michel Brix qui traite de « l’érotique blanche » de Stéphane Mallarmé, tout en concupiscence cérébrale, idées suaves et culte de la virginité ; ou dans celle de Laurence Boudart qui s’attache à l’érotisme chez Suzanne Lilar, tout en dramaturgie de l’attente, de l’incertitude, du ravissement et de la chute ; d’Éric Brogniet qui dans « Désir versus jouir » s’intéresse aux paroxysmes pulsionnels à travers Yapou, bétail humain, le roman du Japonais Shozo Numa et l’œuvre de Nathalie Gassel, ex-championne de boxe thaïlandaise, body-buildeuse à la sexualité aussi fluctuante qu’excessive et dont la démarche « n’est pas de consommer mais de consumer ». Mais l’intervention la plus percutante et la plus stimulante est celle de Paloma Hermina Hidalgo, poète et écrivaine, autrice de Rien, le ciel peut-être, Matériau Maman, Féerie, ma perte, des livres s’articulant autour de motifs autobiographiques tels que l’inceste, la pédophilie ou la psychose.
Titré « Inceste et théodicée : mal, jouissance, écriture », son texte prend appui sur une question vieille comme le monde : « Pourquoi le mal ? » Une présence du mal dans le monde que la Théodicée de Leibniz s’est efforcée de penser, de justifier, de rendre intelligible en faisant du mal un phénomène ontologique nécessaire dans la structure du monde qui, bien qu’imparfait à l’échelle individuelle, est une sorte de meilleur des mondes possibles. Une démonstration qui, dans sa volonté de sauver Dieu malgré le mal, ne peut pas tenir face à la violence de l’inceste, le crime le plus facile et le plus injuste. Ce mal spécifique, nous dit Paloma Hermina Hidalgo, échappe à toute rationalité, à toute dialectique du sens, et ne peut être expliqué par « la mécanique divine ». De proposer alors une critique de l’inceste comme forme extrême du mal qui, « lorsqu’il traverse l’écriture, oblige la langue – à se raidir, se taire, se briser, ou se réinventer ».
Qu’en est-il quand la littérature se confronte à l’inceste ? Ou elle le romantise, ou elle l’exotise, l’édulcore, ou pire, l’esthétise, aplanissant ainsi son horreur par une rhétorique du sublime. Il s’agit donc d’inventer une écriture « où le mal ne soit ni ornement ni aplani, mais pensé », maintenu dans sa violence, une écriture « soumettant la langue à l’épreuve de ce qu’elle ne peut légitimer ». Mais « comment régler une phrase pour qu’elle n’innocente pas ce qu’elle aborde, pour qu’elle n’excite pas ce qu’elle nomme, et qu’elle n’anesthésie pas ce qu’elle traverse ? » Le propos de Paloma Hermina Hidalgo est donc d’explorer les conditions d’une poétique de l’injustifiable, d’une écriture qui rende impossible la justification et ne reconduise pas l’offense et l’atteinte. Qui arrache le langage à l’innocence du beau et soit « le lieu tenu d’une pensée qui n’excuse pas ». Ce qui passe par une forme qui ne flatte pas, qui décadre les scènes, ne place pas la caméra au point où le regard jouit, mais qui cadre les effets. « On ne jouit pas de la scène, mais de l’ajustement de la forme à la vérité qu’elle porte. » À travers une démarche qui s’inscrit à la croisée d’un triple geste – « nietzschéen dans la déconstruction des valeurs qui masquent le mal ; bataillien dans la conscience aiguë de la limite ; cixousien dans le souci de la voix qui n’a pas été autorisée à se dire » – c’est une résistance inventive que défend Paloma Hermina Hidalgo. Une résistance qui, en maintenant la négativité sans la transfigurer, favorise et provoque chez le lecteur une prise de conscience : pas de catharsis, pas de fausse paix, pas de complicité mais « une jouissance critique » qui est joie de lire des phrases qui ne mentent pas, des pages qui ne consolent pas, ne délivrent de rien, mais délient un peu.
Richard Blin
Littérature et érotisme, Académie royale de langue
et de littérature françaises, 172 pages, 18 €
