Jean-Loup Trassard, la condition terrienne. Dictionnaire buissonnier
L’œuvre de Jean-Loup Trassard, décédé en janvier dernier, ne s’efface pas : elle prospère doucement, se répand sans qu’on y prenne garde, puis franchit les fossés de l’indifférence et finit toujours par apparaître à celles et ceux qui l’approchent dans sa grande beauté, et dans sa toute-puissance générative. Lire Dormance, L’Homme des haies ou Traquet motteux n’est pas une expérience de littérature bénigne, Dominique Vaugeois en témoigne qui consacre son dictionnaire, qui est un recueil d’essais répartis en notices, et ne cesse de nous envoûter elle aussi avec les ragoles de châtaignier et les hamadryades qui hantent les pages de Trassard. Enrichi encore de citations et de photographies de Jean-Loup Trassard, magnifiques, le livre a toutes les chances de permettre cette constatation qu’il y a là une œuvre grande, immense comme un champ à biner, souple comme une herbe folle, fascinante comme la nature lorsqu’elle a décidé de nous surprendre. « Ma mère disait que si nous observions là, au crépuscule, nous allions peut-être voir quelque chose. » Assurément. Il est bien tentant d’ajouter ici le terme à la mode d’ethnopoésie à la bibliographie de cet archéo-ethno-poète, mais cela ne changerait rien : l’œuvre est dite, écrite depuis 1961, imprimée, livrée aux grandes halles de la librairie sous toutes les formes par les maisons Le Temps qu’il fait et Gallimard, elle se cueille à la main, elle est en train de se disperser comme fleur de pissenlit.
Dominique Vaugeois, s’il fallait en quelques mots définir la place de l’œuvre de Jean-Loup Trassard dans le concert de la littérature française contemporaine, que diriez-vous ?
Trassard occupe une place particulière, caractérisée par un certain décalage qui tient en partie au fait que sa carrière débute avant celle des écrivains que l’on a commencé à appeler « contemporains », Michon, Bergounioux, pour ne citer que quelques auteurs dont les œuvres sont marquées par la campagne. L’Amitié des abeilles paraît en 1961, l’année où Sollers reçoit le prix Médicis et où Ricardou rejoint Tel quel, et inaugure une œuvre dont l’inspiration, puissamment et continûment agricole, est d’emblée marginale dans une France des Trente Glorieuses dont les problématiques dominantes sont essentiellement urbaines. Mais si je dis « décalage », c’est aussi parce que ce sont les préoccupations de la littérature du XXIe siècle qui vont révéler la pertinence de son œuvre. Et pas seulement de manière rétroactive. L’an 2000 voit la parution de deux livres, un roman néolithique, Dormance, et Les Derniers Paysans, textes avec photographies comme Trassard en publie déjà depuis le début des années 1980. Ces publications conjointes marquent son accord avec le siècle naissant, celui d’une littérature documentaire en dialogue avec l’épistémologie des sciences humaines et des sciences du vivant et d’une littérature française, qui, après 2010, entre dans l’âge éco-critique qui avive la conscience de la disparition des...

