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Essais Le jour est la nuit

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Jérôme Delclos

De son enquête sur « La Mounine » de Ponge, Anouchka Vasak sort un livre lumineux et nocturne. Une célébration en acte de la vertu d’étonnement.

Le Lieu du bleu. Enquête sur un ciel de Provence

La Rage de l’expression de Francis Ponge (1951) contient « La Mounine ou Note après coup sur un ciel de Provence ». « Un journal poétique écrit à Roanne entre mai et août 1941, inlassable tentative de caractérisation d’un ciel bleu perçu un matin d’avril entre Marseille et Aix », résume Anouchka Vasak, enseignante-chercheuse en littérature française, dix-huitièmiste, et dont les publications au carrefour de la littérature, de la science et de l’esthétique, portent sur la météorologie. D’où les nuages, les météores, les canicules et froids extrêmes pour objets de recherche. Dans ses beaux bleus – couverture, cartes IGN, typo –, Le Lieu du bleu enquête sur et autour de « La Mounine » de Ponge, soit ce journal qu’il écrivit dans l’après-coup d’un instant de saisissement éprouvé dans un passé proche (à « huit heures du matin fin avril »), et qui lui-même s’apparente à une enquête pour y voir et y écrire clair dans ce qui y a fait « lieu ». « 12 au 13 mai./ Je n’arriverais pas à conquérir ce paysage, ce ciel de Provence ? Ce serait trop fort ! Que de mal il me donne ! Par moments, il me semble que je ne l’ai pas assez vu, et je me dis qu’il faudrait que j’y retourne, comme un paysagiste revient à son motif à plusieurs reprises. » « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » écrit à son tour l’autrice qui durant pas moins de quatre années a repris pour son compte ce cold case, « pas à pas dans les pas de Ponge ».
Reprendre : relire mais aussi repriser, tant le texte de « La Mounine » comporte de trous « dans » et « hors » de lui. Si les guillemets s’imposent, c’est que Le Lieu du bleu, sous-titré « Enquête sur un ciel de Provence », est fascinant par sa puissance de spécularité dans l’échange constant qu’il anime entre l’intérieur et l’extérieur du poème. Vasak refait le trajet Marseille-Aix de Ponge, ce qui la conduit à des recherches associant une petite communauté qui se passionne à retrouver le lieu du point de vue du poète sur le lieu-dit de La Mounine depuis une vitre d’autocar, celui de la Mounine elle-même, la météo de ce jour d’avril 1941, la (les) raison(s) du nom de ce lieu-dit de Bouc-Bel-Air, ce que signifie le polysémique mot « mounine » en provençal, quels étaient ces « jardins » et « statues » qu’évoque le poème, etc. Plus ceci que l’endroit se mire ou se réfracte dans l’histoire de ses époques depuis 1941. Vertige : tout un paysage s’emporte de disparaître, se sauve en même temps qu’il est sauvé par la mémoire des témoins, des archives, par sa foisonnante légende. Et surtout par le bleu, le ciel, qui eux ne s’effacent pas. Mélancolie éblouie. « Tout passe et tout demeure. Passe la Mounine, demeure le bleu du ciel dans sa « tragique permanence ». C’est la loi météore. »
Le poème étant inlassablement revisité dans son obsession d’un ciel a fortiori voilé, au bord extrême de l’indécidable de la couleur comme ce fut le cas pour un ciel matinal de 1941, la science, l’histoire locale, la peinture d’Auguste Chabaud (1882-1955) à qui Ponge rend hommage pour son « bleu de lavande », l’éclairent mais sans prendre jamais le dessus sur lui. C’est la lettre même de Ponge qui vient indéfiniment relancer ces apports que mobilise Anouchka Vasak pour l’interpréter, et qui, ce n’est pas la moindre des surprises du livre, accorde en retour à la chercheuse de voir le paysage dans une perception désormais plus dense, en même temps que sa sublime énigme résistera, pour elle comme pour nous lisant ou relisant Ponge, ou simplement s’étonnant du bleu du ciel si nous savons retrouver la gravité de l’enfance.
Qu’est-ce donc que ce « bleu Mounine » ? Ce « jour bleu cendres-là » écrit Ponge et aussi « Rien ne ressemble plus à la nuit… (…) il a quelque chose de la nuit, (…) il évoque les valeurs de la nuit, (…) il vaut la nuit ». Nuit double : celle du perçu, celle du poème. « Alors, ai-je trouvé le lieu du bleu ? », se demande in fine l’autrice qui confie ne l’avoir jamais trouvé qu’à côté de là où elle pensait qu’il serait. « Mais quel bonheur, aussi ». À la lire, c’est le nôtre.

Jérôme Delclos

Le Lieu du bleu, d’Anouchka Vasak
Anamosa, 197 pages, 20

Le jour est la nuit Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
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LMDA PDF n°274
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