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Essais Vert pharmacie

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Jérôme Delclos

Entre l’essai historique et le roman à suspense, Guillaume Bunel nous révèle une conception du monde oubliée, qui relie l’homme et la nature.

Lire sous l’écorce

Professeur agrégé à la Sorbonne, spécialiste de l’histoire culturelle et des musiques de la Renaissance, Guillaume Bunel appartient à cette jeune génération d’universitaires qui s’émancipe des codes académiques. Ils se risquent à la fiction, publient sans le feu vert d’un comité scientifique, et pourquoi pas troquent le bonnet carré contre le chapeau mou du détective privé. Lire sous l’écorce, sous-titré « L’art des signatures, une médecine magique à la Renaissance », est exemplaire de la tendance. Roman, docufiction, monographie de microhistoire sur « Sebastian Walther, botaniste et médecin » quelque part en « Europe centrale, aux environs de 1600 » ? C’est en tout cas une enquête très documentée, que mène l’auteur en suivant le médecin allemand Sebastian Walther dans sa quête urgente d’un remède. « Depuis l’hiver, une fièvre inconnue ronge sa fille unique. Elizabeth faiblit de jour en jour. Son visage s’est creusé, son rire s’est amuï. Son front est pâle, ardent, et ses mains sont glacées. Étourdie par la fièvre, elle demeure allongée, et lui répond à peine. Elle ne mange plus rien »
Walther renoncera à ses connaissances apprises dans Hippocrate, Avicenne, Galien et autres autorités, pour se tourner vers la théorie des signatures qu’à la fin la fin du XVIe siècle Giovanni Battista Della Porta reprend de Paracelse (1493-1541) qu’il développe, systématise et diffuse auprès du grand public. En deux mots : « Chaque plante est propice à l’organe, au membre qu’elle imite. Celles qui ressemblent à la matrice servent à l’enfantement. D’autres, semblables au cœur, s’accordent avec lui – comme le citron, le nard ou la mélisse. Les pignons de pin, qui figurent des canines, subviennent à la douleur des dents – comme l’herbe entière, dont la racine semble formée de crocs ». Et « les plantes grasses sont propres à engraisser, les maigres amaigrissent ». Ainsi Walther va-t-il courir l’Europe à la recherche de la plante qui sauverait sa fille, et c’est déjà un beau et poétique roman d’aventures que nous propose Bunel qui sait nous attacher à ses personnages – ce médecin qui largue tout et sa fille, jeune femme savante comme lui et qui écrit – et installer le suspense jusqu’à la fin de la narration.
Mais l’auteur nous proposerait seulement un roman historique s’il ne renouvelait en profondeur nos représentations du siècle baroque que nous connaissons mal. Pour exemple, nous tenions ses intellectuels pour de purs esprits rationnels. Bunel nous rappelle que la vocation philosophique de Descartes est issue d’un rêve qu’il a fait dans sa jeunesse, que Kepler était aussi astrologue, qu’eux deux tout comme Leibniz, Pascal, Newton, étaient « guidés par l’idée de Dieu ». « Ne serait-ce pas – entre autres événements – la Révolution française qui, rétrospectivement, a conduit les contemporains à s’inventer des ancêtres « modernes » ? » Et déjà l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert condamnait la théorie de Paracelse : « SIGNATURE, s.f. (Botan.) Rapport ridicule des plantes entre leur figure & leurs effets. Ce système extravagant n’a que trop régné ».
Au-delà de la présentation d’un « art » de la médecine qui valorise l’observation, les tâtonnements et l’intuition (ce que l’hégémonie de la médecine scientifique a occulté), Lire sous l’écorce nous révèle une conception du monde, fascinante de relier ensemble l’homme et la nature, et même la plante la plus minuscule et l’étoile la plus lointaine. Un thème typiquement baroque, l’analogie entre le microcosme et le macrocosme, et qui accorde toute sa place, pour reprendre la citation de Paul Valéry en exergue du livre, à « l’ardeur qui mène aux découvertes, une certaine soif de merveilles ». La trentaine de superbes planches d’anatomie et de botanique annexées au roman nous ouvre, note Bunel, à « des univers mentaux d’une troublante étrangeté, dont la logique rigoureuse contraste avec une fantaisie presque surréaliste ». Une chose est sûre : nous ne verrons plus jamais comme avant la figue laiteuse, l’ail, le poireau. Ni l’indispensable mûrier, un must : « Les femmes qui en portent les rameaux en amulette sont protégées des règles abondantes » (Della Porta dixit).

Jérôme Delclos

Lire sous l’écorce, de Guillaume Bunel
Éditions MagiCité, 110 pages, 16

Vert pharmacie Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°274
4,50