Hapax ? Kesskessekska ?! pourrait demander une Zazie-dans-le-métro réincarnée de nos jours. C’est un mot dont il n’y a qu’une seule et unique occurrence dans un texte. Les oulipiens en ont fait un principe créatif, une de ces contraintes inspirantes un peu dingues dont ils ont le secret ; Samuel Poisson-Quinton applique donc ce « protocole » 130 pages durant – c’est dire l’exploit –, puisque son narrateur, un certain S., « écrivaillon » trentenaire, a décidé « d’épuiser l’idiome » et pour ce faire, « surligne au fur et à mesure les mots dans le dico ». Le deuxième bouquin de cet auteur un peu perché, après Un père à la plancha en 2019, est donc un défi, relevé avec un évident brio. Ne jamais répéter deux fois le même vocable pour raconter les différentes mésaventures qui lui arrivent à compter de la mort de son père, conduit le personnage – lequel tend à se confondre avec l’auteur – à puiser dans l’extrême richesse de la langue. Comme enfiévré par ce hobby scriptural qui vire à l’obsession, le narrateur s’enivre de sa propre jactance jubilatoire et massacrante : « Voilà que j’empile dans un trou des mots démantelés et pantelants et, tel un bourreau sanguinaire, dans un discret cul-de-basse-fosse, que je torture des lexicologues et des encyclopédistes anorexiques. (…) Ah, qu’il est pesant, ce crucifix de l’originalité », se plaint-il dans une lettre à l’insaisissable Artémise dont il s’est amouraché sur fond d’inquiétant « climat pré-insurrectionnel » à Paris.
Souvent cocasse et imprévisible, cet impressionnant exercice de style doit être salué comme il se doit ; la virtuosité lexicale ne compense toutefois pas le manque de chair du récit. Disons que cette prose qui vise à « l’unicité de chaque mot » finit par tourner un peu en rond. Surtout vers la fin du livre, il est des pages où l’on ne sait plus trop ce qu’on lit. À trop proliférer, la logorrhée semble hoqueter, et l’enthousiasme, longtemps communicatif, s’effiloche. Un prodigieux numéro, certes, mais usant à la longue.
Anthony Dufraisse
Hapax, de Samuel Poisson-Quinton, Inculte, 131 pages, 16,50 €
Domaine français Usante virtuosité
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Anthony Dufraisse
Un livre
Usante virtuosité
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

