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Poésie Assomption d’un pays dans une vie

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Richard Blin

Figure majeure de la littérature suisse romande, Maurice Chappaz (1916-2009) a consacré sa vie à la quête fervente d’un rapport humble et juste au monde, la célébrant jusque dans ses désillusions.

Verdures de la nuit et autres poèmes

Il aimait les orages « en forme d’iris », les longues marches nocturnes, l’odeur de prunier dans l’air, les vallons sauvages, la neige, le vent, l’altitude. Alpiniste, vigneron, rôdeur de chemins de traverse et avant tout poète – « de nous tous, disait Jaccottet, le plus originellement, le plus spontanément poète » –, Maurice Chappaz fut le chantre de son Valais natal. Pour échapper à la destinée qu’on lui traçait – prendre la suite d’un père avocat et notaire – et dans le prolongement de ses longues marches en montagne, il prit le chemin de l’écriture et devint une sorte de poète errant, assumant de cultiver sa part jugée inféconde et stérile. « L’aventure seule a le don de me plaire, le luxe sauvage et inutile de l’âme. »
Dans les vers et les proses que réunit Verdures de la nuit, (Poésie/Gallimard), il célèbre le Valais dans ce qu’il a d’immuable, un Valais immémorial où le lieu et l’être ont partie liée. Il le chante en témoin de l’ultime rayonnement paradisiaque d’une civilisation paysanne accordée à la nature et respectueuse du sacré. Les Grandes Journées de printemps (1944) regroupe six proses d’esprit onirique qui font l’éloge d’une vie vagabonde, libre et bohème, ne s’embarrassant d’aucun credo, ouverte à la fraternité de tout ce qui respire. Un besoin de partir, d’être sur les routes qui fait du poète une sorte de chevalier errant parcourant le Valais à la recherche d’une « dame au manteau bleu », d’une « princesse de Tripoli » ou d’une « fille des bois ». Quête enchantée d’un bonheur inaccessible, il y a du Grand Meaulnes et des Filles du feu dans ce recueil qui est un hymne à la nuit, à la femme et à la terre.
Verdures de la nuit (1945) réunit des poèmes qui disent, avec une forme de jubilation quasi juvénile, l’émerveillement face à la beauté d’un monde en train de disparaître. Ce sont des cantiques nourris par l’ivresse de la contemplation. « La vallée s’ouvre sur de petits bois de pins / vers le Sud plein de vapeurs tièdes / bain des violettes et des mousses… » Une poésie tout en puissance figuratrice, qui énonce le réel comme une révélation tout en le montrant. Tout n’est qu’acquiescement à l’ici donné, au bonheur de l’instant dans sa vérité de saveur. Une forme de complicité primitive avec le monde, une manière d’habiter et d’être habité à quoi la précarité matérielle et le tourbillon naissant d’une modernité déshumanisante vont peu à peu mettre fin.
Le Testament du Haut-Rhône (1953) sonne le glas de cette insouciance et acte la fin du « paradis ». La poésie qui coulait de source a laissé place à l’angoisse face au rapport cynique et destructeur que les temps modernes affichent vis-à-vis de la nature. Par-delà le sentiment de fin de fête, il s’agit encore et toujours pour le poète d’inventorier les richesses de cet univers et de les perpétuer par le chant. Car si « sous l’écorce des choses palpite une beauté seconde », « le mot fin s’inscrit partout, sésame d’une société nouvelle ». Si bien que Chappaz se met à appeler de ses vœux l’Apocalypse, et se fait le prophète d’un retour. Refusant le désespoir, il se persuade que ce monde reviendra. Mais auparavant « tout ce qui a été doit périr ». Déjà, dans Les Grandes Journées de printemps, il disait parfois vouloir « qu’un cataclysme bouleverse ces terres et qu’elle (une cité) soit livrée aux ronces et aux renards, que seuls quelques bohémiens l’habitent et ces ménages de paysans qui gardent une ou deux chèvres, et non plus ces gens faisant commerce. » Cette foi un peu folle en une résurrection, sa voix prophétique en porte le secret. « Dans la solitude j’ai approché de l’instant où un chant va jaillir, analogue à celui de l’oiseau, à la voix impersonnelle des prophètes portant soucis pour des campagnes obscures et des paysans aux temps de disette. » Une voix qu’il entend dans le vin, les rires et les choses les plus simples.
S’il partage avec Gustave Roud, Ramuz, Giono, et plus près de nous, Millet ou Trassard, la nostalgie qu’inspire la disparition d’une société millénaire, Chappaz est unique dans la foi prophétique qui lui fait croire à la reviviscence de « cette réserve d’innocence à ras de terre » qu’est la ruralité des origines. Engageant ensemble la vie et la poésie, il aura écrit pour comprendre et partager l’identité d’un pays, attester surtout du fait qu’il y a entre le monde et nous une histoire à poursuivre, en soi et hors de soi, dans le respect de la saveur et de la beauté qui peuvent lier une forme terrestre à un destin.

Richard Blin

Verdures de la nuit et autres poèmes,
de Maurice Chappaz
Avant-propos de Philippe Jaccottet, préface de Jacques Vandenschrick, Poésie/Gallimard, 192 pages, 8,40

Assomption d’un pays dans une vie Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
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LMDA PDF n°274
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