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Poésie Comment être au monde

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Guillaume Contré

Entre approche concrète et abstraite, les poètes François Jacqmin et Julien Starck cherchent à toucher une certaine vérité de notre rapport à l’existence.

Monochrome atteint par le vertige

Le catalogue des éditions du Cadran ligné, dirigées par le poète Laurent Albarracin, fonctionnant par affinités sensibles, cela nous incite à tendre des fils, peut-être arbitraires, entre deux parutions récentes. Rapprochons ainsi selon notre caprice deux auteurs qui n’auront guère coïncidé dans le temps et l’espace – l’un se trouvant en pleine activité, l’autre décédé il y a plus de trente ans – et qui font de l’essai une dérive en poésie et de l’art poétique une forme de pensée, tant il est vrai que le lyrisme sait aussi donner à réfléchir.
L’œuvre posthume du belge François Jacqmin (1929-1992) est un vaste chantier d’où surgissent régulièrement de beaux fragments, tels ceux qui composent Monochrome atteint par le vertige, ensemble laissé en suspens de poèmes en prose écrits et réécrits au mitan des années 1980. Soit plusieurs états d’une même recherche inachevée, éventuellement inachevable, une « écriture fondamentalement logique et aphoristique » selon la postface de Gérald Purnelle, qui s’est occupé de rassembler les textes. Un apparent paradoxe est à l’œuvre ici, puisque tout raisonnement logique passe par un développement là où l’aphorisme concentre un faisceau de sens dans un noyau aux polarités contradictoires. À moins qu’il ne s’agisse de construire un enchaînement par succession d’aphorismes, même si ces derniers fonctionnent parfois comme des apories, des cailloux sur lesquels bute la raison, prise à son propre piège. Ou que le but ne soit tout simplement de faire déboucher les engrenages apparemment bien huilés de la raison sur la déraison poétique concentrée en une poignée de mots, lorsque « le vertige est tout entier dans ce nœud du dilemme ».
Mais de quel vertige parlons-nous, de quel monochrome ? « Le monochrome est la constatation de l’unité », nous annonce d’emblée Jacqmin, plaçant dès lors son enquête sur un terrain métaphysique. Ce premier état d’écriture, celui d’une série de « poèmes abandonnés », lui semblant peut-être trop direct, il le reformule dans une version ultérieure, tout aussi inachevée, mais enrichie de l’échec précédent (puisqu’il s’agit toujours, en littérature, d’échouer mieux) : « Nul ne peut nier que le monochrome soit le langage de l’être ». Ce langage mène directement au « monde du vertige », qui « commence à l’unité perçue, au déséquilibre qui en résulte », étant entendu que « l’unité perçue, c’est l’unité perdue ». Car « le destin réside dans l’abstinence de perspectives » du monochrome, ce « resserrement ontologique de l’apparence » qui renvoie explicitement à l’intérêt du poète pour la peinture. Surface visible et profondeur cachée s’interpénètrent quand « la surface est atteinte par le délire des profondeurs et vice-versa », le vertige étant « la conséquence du déplacement de la surface vers la profondeur ».
C’est à des déplacements sur la surface même du réel, au contact étroit de toutes les profondeurs et de toutes les interactions possibles, que s’intéresse Julien Starck dans Naviguer sur la terre, un ensemble de « digressions » qui cherchent à établir une phénoménologie de notre relation au monde et à ses « centres de gravités fluctuants », en puisant à la source de l’expérience et dans un large éventail de lectures (Dickinson, Whitman, Dhôtel ou Malcom de Chazal). S’il s’agit ici aussi d’une quête métaphysique, celle-ci cherche à dépasser l’imagination pour entrer de plein fouet dans cette sensation pure que nous touchons parfois du doigt lorsque notre présence au monde, enfin consciente et réceptive à ce qui l’entoure, ne se contente pas de percevoir l’unité, mais de la vivre. Expérience fugace que Starck aborde en évoquant « l’exercice de communion » qui consiste à garder un troupeau en montagne, un art du placement dans l’espace qui tient de la « mécanique des fluides » puisqu’il convient alors « d’entrer dans le jeu du placement des bêtes elles-mêmes ».
C’est aussi le bivouac, cette science risquée (et d’autant plus propice à l’enchantement) de dormir à la belle étoile, quand « le fait d’être couché sur la terre renverse les pôles de gravité ». Puisqu’on ne saurait littéralement « tomber plus bas », une « poussée d’Archimède » nous « projette dans le cosmos ». La question centrale est donc celle d’une capacité à l’égarement afin que ce ne soit plus seulement nous qui gardions les bêtes, mais toutes les géographies du monde lui-même, ses phénomènes et ses formes de vie, qui nous gardent à leur tour. S’offre alors « l’infinité des affinités » dans ce « renversement de la subjectivité ». C’est un désir impossible de totalité, l’espoir de déchirer le voile qui nous sépare du vécu sans artifices, l’espoir de parvenir à ce que l’unité perçue cesse enfin d’être perdue, celui sans doute un peu mystique d’un surgissement du monde dans le monde.

Guillaume Contré

Monochrome atteint par le vertige,
de François Jacqmin, 60 p., 16
Naviguer sur la terre, de Julien Starck, 112 p., 15 , tous deux au Cadran ligné

Comment être au monde Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
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LMDA PDF n°274
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