Sylvain Prudhomme, arpenteur sans frontières
La silhouette est svelte, presque juvénile, le visage a gardé les traits de l’adolescence qu’éclaire un regard vif. On s’étonne que l’homme ressemble à ce point à ses livres. Depuis vingt ans, Sylvain Prudhomme façonne une œuvre vive, aiguisée à tous les désirs : le désir amoureux, celui aussi de la rencontre avec l’autre, la nature, l’Histoire. Le désir de comprendre le monde. Comme si écrire était une manière d’aiguillonner les promesses de l’enfance, ces serments qu’on se fait quand le monde dort et que l’on veille dans l’incandescence d’un sang qui bat trop vite.
Depuis quelques années, l’Arlésien fait régulièrement le trajet entre sa ville dont parle Légende et le village de Caramany dans les Pyrénées-Orientales. L’écrivain y organise chaque année avec sa compagne le festival Que nos joies demeurent, dont la deuxième édition a réuni aussi bien Nancy Huston, Lucie Rico, Lune Vuillemin que le DJ Select Aïoli ou le groupe Kabyle Iriwan… Là encore on retrouve, dans le titre du festival comme dans le métissage des pratiques artistiques, quelque chose qui dit assez bien de quoi les livres de Sylvain Prudhomme sont tissés. On était donc convenu de se retrouver à Narbonne et pris le parti de clore l’entretien dans un restaurant de la ville dont le nom de pâtisserie évoque la naissance de La Recherche du temps perdu. Après tout, ses romans Là, avait dit Bahi et L’Enfant dans le taxi qui laissent une place centrale au grand-père maternel ne nous incitent-ils pas à questionner Sylvain Prudhomme sur un temps qui sans lui serait perdu ?
L’écrivain est né en mai 1979 à La Seyne-sur-Mer, non loin de la maison de ses grands-parents maternels où ses parents sont venus depuis le Cameroun préparer sa naissance. Le grand-père dont il est question dans les deux romans sus-mentionnés (et dans deux nouvelles de Les Orages) est le fils naturel d’un aristocrate italien « qui était dans les carrières de marbre en Algérie » et d’une Arlésienne d’un milieu modeste. Le couple n’a pas tenu et l’enfant grandit avec son père, joueur compulsif : « enfant, mon grand-père passait des nuits sur les banquettes du casino d’Oran pendant que son père flambait tout. Il est mort assez vite de boissons, de jeux, etc. » Le gamin retourne vivre chez sa mère célibataire dans la compagnie de la sœur de celle-ci et de son mari, sénateur d’Algérie, qui n’ont pas eu de progéniture. L’enfant est donc choyé et, adulte, se retrouve gérant d’une ferme en Algérie. Dans Là, avait dit Bahi, la fiction en fait même le propriétaire.
La grand-mère, elle, vient d’une bonne famille de Toulouse. Les deux se rencontrent au Conservatoire de musique à Paris. Lui est un chanteur hors pair, elle une pianiste douée. Le futur grand-père ne connaît pas le solfège et est recalé à la fin de la première année. Homme fier, il refuse de redoubler, retourne en Algérie. Amoureuse, elle renonce à sa carrière pour l’y suivre. La grand-mère en gardienne de la mémoire de son homme, on la retrouve...

